Terrible expulsion à Hersin-Coupigny


Artois, Balade, legende, mineurs / dimanche, mai 19th, 2019

Notre 15e balade nous emmène dans les corons de la fosse 2 d’Hersin-Coupigny de l’entre-deux-guerres. La ville comme le reste de l’Artois portent encore des stigmates de la Première Guerre mondiale. En partie détruite et dévastée en 1918, les artésiens reviennent peu à peu après le conflit. La mine reprend progressivement une activité normale, mais une grave crise mènera certains propriétaires – peu scrupuleux – à causer des actes ignobles. Je vous parle ici de la dramatique crise du logement d’après-guerre. Le gouvernement mettra au moins 10 ans à réagir, mais entre-temps, en Artois comme un peu partout en France, des familles seront expulsées de leur logement. Pourquoi ? Pour louer leur maison à des prix bien plus élevés dans le but de s’enrichir sur le dos d’honnête gens.

 


Terrible expulsion à Hersin-Coupigny

Avant de débuter cette balade, je voudrais rendre hommage à André Bramme qui nous a quittés il y a peu.
Il était membre actif et fidèle du Comité Historique d’Hersin-Coupigny et l’un des premiers fans de mon blog. Je lui avais promis de venir faire une balade à Hersin. Malheureusement, c’est trop tard mais je sais que cette balade lui aurait plu car elle symbolise la solidarité, l’entraide et la bienveillance… 
Reposez en paix André.


Faisons un retour en arrière de 99 ans et baladons-nous dans les rues d’Hersin-Coupigny. Nous sommes fin décembre 1920 et c’est dans une des modestes habitations aux allures de corons, noircies par la poussière du terril numéro 2 de Noeux de la compagnie des mines du même nom que la famille Fontaine, s’apprêtent à vivre sans le savoir, l’un des pires moments de leur vie… 

Henri, Odile et leurs 14 enfants

Je vous présente Henri 47 ans et Léonie 41 ans. Ils sont parents de 14 enfants. Oui oui, 14 enfants, et madame attend son 15e qui ne tardera pas à naitre. La plus âgée a 22 ans et la plus jeune, à peine 12 mois. Ils habitent la même maison depuis 15 maintenant. Henri tient un petit commerce de volaille où il vend ses oeufs et ses meilleures poules. À première vue, c’est un travail compliqué néanmoins suffisant pour payer le loyer à leur propriétaire, Mr Depecker, brasseur à Béthune. Tout va bien pour le moment jusqu’à ce que leur propriétaire décide de vendre leur maison. La proposition fut belle, cependant Henri, ne pouvait réunir l’argent pour acheter la maison.

C’est Mr Lhermitte, cultivateur à Hersin-Coupigny qui profita de l’occasion pour acheter la maison de la famille Fontaine. Nouveau riche depuis la fin de la guerre, il signifie à Henri qu’il est temps pour lui et sa famille de trouver un autre logement. Officiellement, la famille est trop nombreuse, mais officieusement, il souhaite louer cette maison beaucoup plus cher à une période où les maisons se font rares. 

Terrible expulsion à Hersin-Coupigny - A group of people walking in front of a building - Coupigny

 

Grand magasin des mineurs

Seulement, Henri met un point d’honneur à payer son loyer de 25 Francs chaque mois. C’est difficile par moment, mais son nouveau propriétaire ne peut rien ne lui reprocher. Henri en est certain, il est dans son bon droit. À cette époque, il y a un gros vide juridique. Une nouvelle loi sur les loyers est en vigueur et permet aux propriétaires de demander à leur locataire de partir. Henri ne sait pas qu’à ce moment précis, il aurait dû demander un délai à Mr Lhermitte pour trouver une autre maison.

Profitant ce cette méconnaissance de la loi, le propriétaire assigne Henri devant le juge de paix. Et oui, devant le juge ! Le magistrat d’Hersin-Coupigny fait respecter cette drôle de loi à la lettre et la famille Fontaine est sommée de quitter les lieux d’ici 6 semaines, faute de quoi, il y serait contraint par tous les moyens de droit. Henri est dépité et son propriétaire, aux anges. 

Terrible expulsion à Hersin-Coupigny - A vintage photo of an old building - House

Abasourdi par la décision du juge, Henri est persuadé qu’il ne sera pas expulsé : « Je ne dois rien à personne, j’ai seize enfants à ma charge et on ne peut m’empêcher de continuer mon commerce dans une maison que j’occupe depuis quinze ans ! ». Pourtant, sur les conseils de ses amis, Henri se met à chercher une nouvelle maison. Il frappe à toutes les portes d’Hersin-Coupigny et les villages voisins. Et à chaque fois, on lui dit la même chose : vous avez trop d’enfants ! Il en a assez. Il prend alors cette décision : « Je reste chez moi ! On verra bien si on ose me mettre à la porte et jeter mes enfants sur la rue ! ».

Terrible expulsion à Hersin-Coupigny - A vintage photo of a horse drawn carriage in front of a building - Hillmorton

L’indigne propriétaire

Les 6 semaines sont passées. Nous sommes le vendredi 4 février 1921. Il est 10 h lorsque l’abominable propriétaire arrive devant la maison d’Henri. Il est accompagné de trois colosses, d’un huissier et de deux gendarmes. On lui ordonne de déguerpir d’ici. Henri proteste avec énergie faisant preuve d’un courage exemplaire face aux trois brutes, mais cela ne sert à rien. L’huissier leur ordonne de vider la maison. C’est alors une scène horrible et inhumaine qui est en train de se dérouler sous les yeux des voisins et des passants. Léonie crie de toutes ses forces tandis qu’Henri tente de les empêcher. Les enfants, paniqués, pleurent toutes les larmes de leurs corps. Sur la route, le propriétaire, protégé par les gendarmes esquisse un léger sourire narquois et s’impatiente de voir son logement vidé de ses locataires. 

Léonie tente d’attendrir le cœur de pierre des colosses en présentant le berceau de sa fillette d’à peine douze mois, atteint d’une grosse bronchite, mais rien n’y fait, ils continuent inexorablement de vider la maison et rapidement, la vaisselle cassée se mêlent aux chaises, aux meubles, aux lits et le linge de la famille Fontaine. Une fois la maison vidée, sans aucune compassion et d’une rare violence, ils poussent la famille hors de la maison. 

La petite berthe, restée dans son berceau, pleure de plus en plus fort. L’huissier, agacé par cette scène, s’impatiente. Furieux, il se jette sur le berceau et saisit violemment la pauvre petite, renverse le berceau sur le trottoir et jette littéralement le bébé dans le ruisseau boueux avec le mobilier de la famille. Toute la rue assiste à cette scène que j’ai du mal moi-même à vous raconter. Des frissons d’horreur et de colère m’envahissent au moment où j’écris ces mots. 

Terrible expulsion à Hersin-Coupigny

Un cri d’horreur retentit dans toute la rue de ce village si tranquille d’Hersin-Coupigny. Et c’est ici que commence la fameuse solidarité des gens du Pas-de-Calais. Rapidement, la nouvelle se répand comme une trainée de poudre. Des femmes, les fermiers du coin, des mineurs se pressent devant la maison d’Henri et Léonie. 50 personnes, 100 personnes. Henri n’en croit pas ses yeux. 200 personnes et bientôt 500 ! Au loin, on entend des huées, des sifflets, des insultes aussi. L’huissier prend peur et court se réfugier dans la voiture des gendarmes. Ni une, ni deux, la voiture s’éloigna sous les cris menaçants. Même sort pour les trois brutes qui ont réussit à fuir par la porte de derrière tandis que leur affreux propriétaire leur emboîte le pas avec autant de courage que de compassion. 

La générosité de nos aïeux 

Soudain, un élan de générosité et de solidarité s’empare de la rue. Une voisine relève ramasse la fillette évanouie pour la soigner chez elle tandis que les mineurs s’empressent de remettre tous les meubles dans la maison. Henri et Léonie n’en reviennent pas. Encore sous le choc, ils voient le trottoir se vider de leurs affaires quand un coup de feu retentit. C’est le propriétaire qui était revenu avec son fusil. Passé par la même porte où il s’est enfuit tout à l’heure, fort heureusement, personne n’est touché. Un long grondement se fit entendre dans la foule encore présente et une fois la stupeur passée, ce lâche a eu le temps de s’enfuir. 

Le lendemain, l’indignation règne encore dans les rues d’Hersin-Coupigny. Des centaines de personnes viennent témoigner à la famille Fontaine de toute leur sympathie. Et au contraire, le propriétaire a le droit aux huées et des insultes. On raconte que depuis son fils monte la garde revolver à la main. Preuve, qu’il doit avoir conscience de son acte. 

Revenons voir la famille. Il y a beaucoup de dégâts : des pieds de tables cassés, la cuisinière est hors d’usage et toute la vaisselle doit être remplacée. Courageuse, mais en larmes, elle nous dit : « Tout cela n’est encore rien. Nous avons du courage et nous avons toujours travaillé durement mon mari et moi. Nous saurons réparer tous les dommages qu’on nous a causés, mais pourrais-je guérir mon enfant ? ». Elle est encore sous le coup de l’émotion et est très inquiète pour la petite Berthe encore fiévreuse, qui ne va pas mieux. Un docteur, touché par l’événement, lui rend visite plusieurs fois par jour.

Le comble de cette triste histoire est que le jour même de l’expulsion, Henri Fontaine est cité à « l’Officiel » parmi les titulaires de distinctions pour famille nombreuse ! D’ailleurs, la municipalité promet qu’elle n’a jamais été mise au courant de cette expulsion. 

Parrain Millerand

Avant de terminer cette balade, il faut aussi que je vous dise quelque chose d’incroyable. Revenons quelques mois en arrière. Juste après l’élection de M. Millerand comme président de la République. Henri, eut la bonne idée d’écrire au nouveau président, lui demandant de bien vouloir accepter d’être le parrain de son quatorzième enfant. Quelques jours plus tard, le tout nouveau président répondit à Henri dans une lettre et accepta. Incroyable destin d’une fillette qui en douze mois de vie est la filleule du président, mais a aussi connu la cruauté d’un huissier.

Terrible expulsion à Hersin-Coupigny - A close up of a newspaper - Document

Les journaux d’époque ne disent pas ce qui est advenu de la famille ni de la petite Berthe, mais une chose est certaine dans cette histoire : la solidarité des gens de chez nous, tellement de fois vantée à travers les générations, n’est plus à prouver. Un élan de générosité et de bienveillance a a agité les rues d’Hersin-Coupigny plusieurs jours pendant cet hiver 1921, témoignant qu’une fois encore, la fraternité et l’esprit de camaraderie sont des valeurs essentielles sur lesquelles reposent nos origines. 

C’est ici notre balade s’arrête. j’espère vraiment que vous avez pris autant de plaisir de la lire que j’ai mis à l’écrire. je pense en tout cas qu’André l’aurait apprécié. 

À très bientôt pour une nouvelle balade !

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