Cette nouvelle balade nous emmène en plein cœur des vastes collines de notre bel Artois à environ 10 km d’Arras. Nichées à une altitude de 155 mètres de haut, les deux tours de grès du Mont-Saint-Eloi visibles à des kilomètres à la ronde dominent la vallée Artésienne. Autrefois siège d’une des plus importantes abbayes du nord de la France, je vais tenter de vous en apprendre un peu plus sur ce joli village du Mont-Saint-Eloi, réputé comme l’un des plus beaux du Nord-Pas de Calais. Mais qui était vraiment Saint-Eloi ? Pourquoi le mont porte-t-il son nom ? Nous allons le découvrir ensemble. Allez, suivez-moi pour une nouvelle balade !

Le Mont-Saint-Eloi

Vous le savez, l’Artois est une terre riche d’histoires et le Mont-Saint-Eloi ne fait pas exception. De par son altitude de 155 mètres, il est depuis toujours l’endroit où il faut être si on souhaite observer de loin. Les archéologues confirment d’ailleurs que les premiers hommes à s’être installés sur les hauteurs du Mont remonteraient à plusieurs milliers d’années avant notre ère. Il paraîtrait aussi que César lui-même aurait édifié un camp durant son séjour dans le nord de la Gaule et sa bataille contre le peuple Atrébate de Comios pour surveiller la voie romaine qui reliait Arras, la cité des Atrébates à Thérouanne, la cite des Morins.

L’antique voie romaine devient la célèbre chaussée Brunehaut et au IXè siècle, le mont subit la rage des Vikings. Au Xè siècle, une chapelle est construite et c’est au XIIIè siècle que l’abbaye est construite avant d’être partiellement démolie à la révolution. Au XIXe siècle, l’état achète les tours pour éviter leurs disparitions et c’est durant la Première Guerre mondiale que les tours sont bombardées. Voilà, en quelques lignes nous avons parcouru plusieurs milliers d’années et comme vous pouvez vous en rendre compte, l’histoire du « Mons Albus » ou « Mont Alban » est très riche (en latin, le Mont Blanc; Albus : Blanc; le mont où émerge la craie). 

Le Mont-Saint-Eloi en 1765
Gravure du Mont-Saint-Eloi en 1765
Le Mont-Saint-Eloi en 1907
Ancienne carte postale du Mont-Saint-Eloi en 1907

Qui était vraiment Saint-Eloi ?​

Vers l’an 588 dans le Limousin naît Eloi (Eligius en latin, l’« élu »). Sa mère aurait fait un rêve. Elle voyait en son fils un destin divin et qu’il était l’élu pour une mission providentielle. Très vite, son père Eucher s’aperçoit qu’Eloi est très habile de ses mains. Il travaille bien et aime ça, alors, il est confié au Maître de la Monnaie de Limoges Abbon, un orfèvre réputé dans la région.  

Illustration représentant Eloi en train de travailler
Eloi en apprentissage dans les ateliers d'Abbon

Très vite, il est envoyé à Paris et entre au service du trésorier du roi des Francs, Clotaire II. Débarrassé de la reine Brunehaut depuis plusieurs mois, il souhaite un trône digne de ce nom pour régner sur le royaume.

Le roi passe commande chez Abbon et fait livrer lingots d’or et pierres précieuses pour la fabrication du trône. C’est Eloi qui est nommé pour la fabrication de ce trône. Quelques semaines plus tard, le roi ne peut qu’admirer le travail d’Eloi. À la surprise générale, Eloi lui présente un deuxième trône identique, car il s’était fait livrer plus d’or et de pierres que nécessaire. 

Saint-Eloi présentant les deux sièges à Clotaire II
Saint-Eloi montre les trônes qu'il a fabriqué pour le roi Clotaire II

Clotaire II surpris par son honnêteté décide de le garder près de lui à tel point qu’il ne peut plus se passer de sa présence. Un jour, en le regardant travailler, le roi est admiratif de son habileté et souhaite lui confier plus de choses. Eloi n’a plus qu’à prêter serment sur les saintes reliques. Mais contre toute attente, il refuse, car il est dans l’Évangile et suit à lettre les paroles de Saint-Matthieu : 

Mais moi, je vous dis : ne jurez en aucune manière ;
ni par le ciel, car c’est le trône de Dieu; ni par la terre, car c’est le marchepied de ses pieds ; ni par Jérusalem, parce que c’est la ville du grand Roi.

Eloi devient Saint-Eloi

Et c’est cela qui fait la force d’Eloi, il est travailleur, droit et honnête. Il explique au roi qu’il le servira plus utilement en restant libre de toutes obligations officielles. Embarrassé et ne voulant pas offenser le roi, Éloi est pris d’une vive émotion quand soudain Clotaire II comprend qu’il pourra toujours compter sur la loyauté d’Eloi. Il peut enfin devenir celui qu’il a toujours voulu être… l’élu. Il vend vêtements, ceintures dorées, bijoux et tous les cadeaux qui lui seront faits serviront aux pauvres en leur donnant à manger, mais il redonne surtout ce qui ne s’achète pas : du courage et le goût du travail. Il rachète aussi des esclaves pour en faire des hommes libres et leur laisse le choix de rentrer chez eux ou dans un monastère.  

Le bon roi Dagobert succède à Clotaire II et Eloi devient son conseiller privilégié. Il le conseille sur la manière de gouverner et de se comporter, d’où la célèbre chanson devenue comptine du bon roi Dagobert. Eloi est très franc avec le roi et c’est le seul qui puisse se le permettre.

Avec l’accord du roi, Eloi fait bâtir des églises, fonde l’abbaye de Saint-Denis, rédige la loi franque qui prône l’honnêteté, le respect des femmes et du mariage. Il nourrit toujours les pauvres, soigne les malades, habille les plus démunis et des miracles se produisent même quand il sauve une église d’un incendie ou soigne un paralytique dans l’abbaye de Saint-Denis. Ses miracles sont racontés dans tout le royaume et Eloi devient alors Saint-Eloi aux yeux de tous.

En 641, il est élu évêque de Noyon-Tournai. Il fonde plusieurs monastères dans tout le royaume et aidés par plusieurs disciples, il sera l’un des plus fervents évangélisateurs du nord de la gaule.

Le Mont et Saint-Eloi

Et c’est à partir de ce moment-là que le destin entre le Mont et Saint-Eloi se croise. Evêque de Noyon-Tournai, il aime venir se ressourcer et prier sur les hauteurs du mont. Il rassemble un petit groupe de disciples – dont un certain Vindicien – et installe un petit ermitage sur les pentes de la colline qu’on appelait à l’époque le Mont Alban (le mont Blanc). Ce sont les pionniers d’une communauté chrétienne qui se trouvait sur le mont jusqu’à ce qu’elle soit détruite par les Vikings lors des raids normands de 881.

 

Le temps passe et Saint-Eloi lui-même prédit sa propre mort. Le dernier soir de novembre 659, Saint-Eloi réunit ses clercs, ses serviteurs, ses disciples et les embrasse tous les uns après les autres. Le 1er décembre 659, Saint-Eloi s’éteint et expire en prononçant cette phrase : maintenant, laissez votre serviteur aller dans la paix… 

Maintenant que nous savons que ce n’est pas Saint-Eloi qui fonda réellement le Mont Saint-Eloi, essayons de savoir qui en est vraiment le fondateur.

En 929, quelques jeunes clercs de l’école capitulaire d’Arras cherchent de l’encre pour écrire leurs livres (scriptorium). Alors qu’ils se trouvent dans les bois d’Écoivres, ils découvrent une église abandonnée. Les clercs se mettent à explorer l’endroit et à creuser quand soudain, un des clercs se rend compte qu’il y a une tombe. Il continue de creuser lorsque soudain il perd la vue instantanément ! Cette tombe, c’est celle de Saint-Vindicien. Né en 632 à Bullecourt, il fut élevé quelque temps par Saint-Eloi qui lui a appris les rudiments de l’évangile, du courage et de l’effort. 

Saint-Vindicien

Évêque d’Arras et de Cambrai de la fin du VIIe siècle, il tombe gravement malade à Bruxelles et demande à être inhumé « in loco videlicet qui dicitur Mons Sancti Eligii » (c’est-à-dire dans le lieu qui est appelé le Mont de Saint-Eloi). Écoivres, juste à côté, avait été la propriété personnelle de l’évêque Vindicien et il n’est pas étonnant que l’on trouve ici le tombeau de l’évêque. En fouillant le Cartulaire du chapitre cathédral d’Arras, on sait que Saint-Vindicien possédait aussi le Mons Sancti Eligii. Peu de temps après la découverte du tombeau, plusieurs miracles se produisent tandis que le malheureux clerc devenu aveugle promet de se donner au saint qu’il avait découvert. Nous avons la réponse à notre question. En prenant en compte tous les éléments que nous avons à notre disposition, on peut affirmer sans difficulté que c’est bien Saint-Vindicien qui fonda le Mont-Saint-Eloi.
 
La découverte du tombeau du Saint fait le tour du royaume et l’évêque Flubert décide de reconstituer une communauté sur le mont en érigeant une chapelle et restaure le culte de Saint-Vindicien sur le Mont-Saint-Eloi. La communauté – huit clercs ou chanoines séculiers – est chargée de protéger les reliques du Saint d’autant plus que l’Artois vient de tomber entre les mains Comte de Flandre Arnoul Ier qui profite de l’assassinat du comte d’Artois Aleaume. En effet, Arnoul 1er réalise le rêve de son père Baudouin II qui tenta à de nombreuses reprises de prendre possession de l’Artois, mais surtout, de l’abbaye de Saint-Vaast.  
 
Au Mont-Saint-Eloi, la vénération de Saint-Vindicien perdure grâce aux chanoines installés sur le mont et ce n’est pas les multiples conflits en terre artésienne qui feront disparaître cette communauté. Au contraire, elle prospère.
Chasse de Saint Vindicien
Chasse rassemblant des reliques de Saint Vindicien

La prospérité de l'abbaye du Mont-Saint-Eloi

En 1068, la communauté religieuse devient une abbaye de chanoines réguliers suivant la règle de Saint-Augustin : vie commune – pauvreté individuelle – obéissance à un abbé.  En 1185, les religieux obtinrent du châtelain de Cambrai, le chevalier de Couchy, la seigneurie de Mont-Saint-Eloi . Vers 1209, des vignobles sont plantés dans le parc de l’abbaye.
 
Dès 1727, l’église gothique est démolie pour être reconstruite dans un style plus gothique. Au total, ce sont tout de même 46 abbés qui se succèdent jusqu’au XVIIIè siècle pour en faire une des abbayes les plus prestigieuse et plus puissante du comté.
Malheureusement, 1789 et la Révolution française met fin à la splendeur et la richesse de l’Abbaye. Les chanoines sont chassés du Mont-Saint-Eloi et la fermeture de l’abbaye est imposée. À cette époque, elle génère encore de très gros revenus. Les recettes sont de 134488 livres 11 sous 1 denier, soit l’équivalent d’environ 1 394 947 €. Sans compter les manoirs et les fermes des moines. Augustin Laignel est donc le dernier abbé de l’abbaye Saint-Vindicien du Mont-Saint-Eloi, il sera guillotiné en 1791.  
 
Le 9 avril 1793, pour éviter sa destruction l’abbaye est vendue comme bien national pour la somme énorme de 308 500 livres soit 3 120 974,42 euros. Toutefois, elle est quand même démontée et ses biens dispersés un peu partout dans la région. Pour éviter la disparition complète des vestiges, le département achète en 1838 les deux tours de l’ancienne église abbatiale. À cette époque, les deux tours sont intactes, mais elles subiront le feu de nombreux tirs pendant la Première Guerre mondiale 1914-1918. Le dernier étage est complètement détruit et c’est à partir de là que les deux célèbres tours artésiennes conserveront leurs aspects que nous lui connaissons tous aujourd’hui.
Gravure du Mont-Saint-Eloi
Ancienne gravure représentant le Mont-Saint-Eloi ©archives du pas-de-calais

Des fouilles archéologiques...

Mais l’histoire ne s’arrête pas là car le Mont-Saint-Eloi ne nous a pas livré tous ses secrets. En 2008, le Conseil Général du Pas-de-Calais devient propriétaire des deux tours de l’abbaye du Mont-Saint-Eloi  et décide de les restaurer et de valoriser le site. D’août à septembre 2010, des archéologues fouillent le cœur et la nef des collégiales gothique et moderne.

Voici une vidéo très interessante sur les fouilles sur le site :

Voilà, cette balade se termine ici et mine de rien, nous avons tout de même parcouru plusieurs milliers d’années en moins de 10 minutes. L’histoire du Mont-Saint-Eloi est à la fois passionnante, mais aussi tragique. J’espère en tout qu’elle vous a plu et pour conclure, j’aimerais faire un petit hommage à Saint-Eloi le saint patron des métallurgistes et de la construction et à tous ceux qui travaillent les métaux, qui utilisent une enclume avec ce refrain d’une chanson. Elle était chantée chaque 1er décembre, et dès que le chef entrait dans l’atelier, les ouvriers chantaient ce refrain :  
 
Non, Saint-Eloi n’est pas mort
Car il vit encore, car il vit encore,
Vive Saint-Eloi ! 
Et le chef n’avait plus qu’à payer à boire à tout le monde. C’est avec des traditions comme celle-ci que Saint-Eloi est éternel et à coup sûr, les tours de l’abbaye Saint-Vindicien du Mont-Saint-Eloi le resteront aussi.
pièce de monnaie de Saint-Eloi

Sources

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