Les bagarres de Liévin (3/3)


1906, Artois, Balade, Basly, Greves, Lens, Lievin, mineurs, révolution / mercredi, juin 20th, 2018

Nous nous retrouvons pour la 3e et dernière partie de notre série sur les bagarres de Liévin. Nous avons suivi les mineurs de Liévin, qui après la terrible catastrophe de Courrières ont voulu montrer aux dirigeants des Houillères qu’il fallait que les choses changent. Que les conditions de travail s’améliorent, que la rémunération soit plus en rapport avec le travail accompli et surtout que la sécurité devienne la priorité.

Comme vous avez pu le lire ici et , les dirigeants n’entendent pas les mineurs. Ils préfèrent attendre que le mouvement s’essouffle sans prendre en compte la volonté et l’abnégation des mineurs. Et à tel point que la grève s’est installé dans tout le bassin minier et au-delà.

Nous avons laissé des Liévinois abasourdi et médusé par l’action des militaires la nuit dernière. Rappelez-vous… Les rues sont devenues les camps de fortunes des troupes et la tension est à son paroxysme.

Aujourd’hui, la tension s’est un peu calmée. Les Liévinois peuvent déambuler dans les rues et aller sur Lens s’ils le veulent. La nuit tombe peu à peu et aucun incident n’a été déploré ces dernières heures. Une fois les rues désertes et la nuit tombée, les troupes encerclent les corons de la Bataille, de la Fosse 3 et ceux du Petit Bois. C’est une précaution étant donné les événements de ces derniers jours… Enfin, c’est ce que tout le monde pense.

Sauf, qu’une fois le jour levé, les habitants se sont vite rendu compte que quelque chose était en train de se passer… Il est vrai qu’elles étaient placées sur certaines parties de la ville et pas à toutes les habitations. Elles se tenaient au garde-à-vous depuis l’aube et bizarrement, des soldats allaient et venaient entre chaque troupe. Il est clair que cela n’est pas normal…

Soudain, un bruit court. Les gendarmes de Liévin et de Lens se rassemblent. En effet, on s’aperçoit très vite que les troupes sont là pour protéger les gendarmes qui vont dans quelques minutes, procéder à des arrestations. Des arrestations ? Oui car depuis quelques jours, des langues se délient un peu partout dans les corons. Les grèves s’éternisent et même si le syndicat aide les familles en donnant du pain, des œufs ou encore du lait, l’argent manque. Le mouvement qui dure depuis 42 jours maintenant n’est pas encore mort, bien au contraire mais secrètement, beaucoup espère que le travail reprendra rapidement.

Sur les coups de 6 h du matin, les gendarmes entrent dans les corons et procèdent le plus rapidement possible aux arrestations. Le but est de faire vite et simple évitant ainsi toutes représailles. En tout et pour tout, seuls 4 mandats sur les 34 lancés par le parquet de Béthune n’ont pu être exécutés. Les mineurs le revendiquent, tous leurs camarades emmenés pourront fournir un alibi. Chaque arrestation serait totalement arbitraire dans le but de faire peur aux grévistes restants et les inciter à stopper toutes actions contre les Compagnies. D’après les autorités, c’est une enquête minutieuse qui a permis de procéder aux arrestations de ces mineurs coupables selon elle, pour les troubles survenus quelques jours plus tôt au marché de Liévin ou encore les dégâts causés sur la maison de M. Reumaux.

En plus de ces arrestations, les gendarmes ont arrêtés également M. Moinier, Délégué du Syndicat Basly. Malgré ses protestations, il est emprisonné pour propagande révolutionnaire. Et c’est au tour de M. Monatte, l’un des chefs du Syndicat Broutchoux de rejoindre le premier cité. Sans surprise, ces deux arrestations font polémiques dans le camp des mineurs. Ils songent même un instant d’empêcher le train de partir pour Béthune en bloquant les voies à Lens. En vain, les troupes militaires ont été doublées à chaque entrée de la ville. La grève est toujours générale malgré la répression et l’injustice qui frappe encore le camp des mineurs.

« Du boucher aux grands magasins,
le chiffre d’affaires est proche de 0 Fr
dans tout le bassin minier »

Pourtant la misère est partout et pas seulement chez les mineurs. Les commerçants souffrent également. Du boucher aux grands magasins, le chiffre d’affaires est proche de 0 Fr dans tout le bassin minier. L’économie est au point mort, l’exploitation minière est réduite à son minimum et les mineurs vivent dans la pauvreté. Cette grève n’arrange absolument personne. Le Congrès des mineurs du Pas-de-Calais doit se réunir pour sortir de cette impasse, seulement rien ne bouge et le mouvement risque de s’enliser. On assiste ici à une grève qui a pris une tournure qu’aucun ne pouvait prévoir et le désordre général qui règne chez les grévistes accentue cette impression de désorganisation totale.

Emile Basly - Député Maire de Lens

M. Basly argumentera dans ce sens : « Les Compagnies avaient fait des concessions et nous leur demandions de signer leurs promesses. Elles ne l’ont pas fait mais peut-être que nous les aurions obtenus sans les désordres qui ont éclatés. (…) Le gouvernement envoie alors des troupes. Aujourd’hui, les Compagnies se montrent intransigeantes. » Ici, Basly dit clairement que les Compagnies ont failli signer des engagements qui auraient conduits la fin de la grève et profitant de l’appui du gouvernement, elles font durer le mouvement, espérant que les mineurs reprennent le travail. D’après lui, les mineurs sont les premiers à protester contre les actes des anarchistes et à en souffrir. Ces incidents ne sont pas causés par les grévistes, mais des anarchistes voulant semer le chaos et l’anarchie dans les corons.

Toujours est-il que l’inquiétude règne dans les rues de Liévin. Les grévistes quittent peu à peu les corons par petits groupes. Où se rendent-ils ? Préparent-ils des actions ? Se mettent-ils au calme afin d’éviter les arrestations ? Personne ne le sait réellement mais les autorités sont inquiètes. La rumeur est plutôt à la reprise du travail mais les gendarmes redoutent toujours les émeutes.

Basly continue la lutte…

Le 26 avril, Basly tient une réunion devant 2000 mineurs. Il attaque vivement Clemenceau sa non-gérance de la condition ouvrière dans le bassin minier. Vient ensuite le tour de M. Reumaux, et sur les engagements non-tenus par les Compagnies. Entre temps, le ministre du Travail souhaite que les Compagnies ouvrent le dialogue pour que la grève cesse. Mais Basly est clair : il engage tous les mineurs à poursuivre le mouvement dans le calme et le respect de la loi jusqu’à ce que nos revendications soit respectées. Le 1er mai approche et d’ores et déjà, la grande foire de Liévin est remise à une autre date.

Tout s’accélère sur ce début mois de mai 1906. Le préfet du Pas-de-Calais préside des réunions entre les représentants des Compagnies et les syndicats. C’est une réunion tendue. Tous les camps sont usés par cette grève qui s’éternise et chacun reste campé sur ses positions. Alors rien n’est facile car chacun veut obtenir gain de cause et on assiste à de gros débats. À la sortie de cette réunion, les mines sont tendues, les traits tirés et le regard noir. Ça y est, c’est officiel ! Au 7 mai, la grève est terminée et c’est déjà l’heure du bilan :

  • Le salaire des mineurs passe à 6,79 Frs au lieu de 6.28 Frs.
  • Le salaire du galibot passe à 1,95 Frs à 1,51 Frs.
  • Les lampes à feu nues sont interdites.
  • Le travail de fond est interdit au moins de 12 ans.

Le résultat de cette grève est décevant et même si les revendications ne sont pas du tout satisfaites, le travail reprend peu à peu dans les concessions minières du bassin.

En 1907, les résultats de l’enquête sur la catastrophe sont tombés et c’est une autre douche froide qui s’abat sur le bassin minier. Le tribunal d’Arras confirme le non-lieu ordonné par la cour de Douai.

C’est ici que se termine notre mini-série sur les batailles de Liévin. Comme vous avez pu vous en rendre compte, les conditions de vie à l’époque était très dure et il on peut comprendre aisément ces grèves qui ont débuté sur le terrain politique avant de dévier sur celui des émeutes et des violences. Les autorités n’ont pas tout de suite saisit l’importance des revendications. Ce ne sont pas les dernières grèves que le bassin minier connaîtra et nous aurons certainement le temps d’y revenir.

Merci à vous en tout cas de m’avoir lu. Cette période sur Liévin est très passionnante et j’espère que j’ai réussi à vous mettre à la place de nos ancêtres et que vous avez pu réussir, grâce à cette balade, pénétrer l’imaginaire.

Je compte sur vous pour partager cette balade et me faire le plus de publicité possible… merci d’avance ! 😉

À très bientôt pour une nouvelle balade…

Sources : RetroNews – Le journal 1906 – La Croix 1906 – Le Lensois Normand

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