Les bagarres de Liévin (2/3)


1906, Artois, Balade, Greves, Lens, Lievin, mineurs / samedi, juin 9th, 2018

Nous nous retrouvons donc pour la suite de notre histoire. Rappelez-vous, nous avions laissé les grévistes à l’entrée de la ville, déterminés à ne pas laisser la répression envahir leurs espoirs. Au loin dans la campagne, on peut apercevoir du mouvement. De grosses masses sombres encerclent la ville : Ce sont les troupes qui reviennent nous disent-ils. Et d’un ton léger et plein d’enthousiasme, un gréviste regardant au loin affirme : camarades, préparez vous, ça va chauffer ! Cela n’augure absolument rien de bon !

Traversons les champs et allons à la rencontre des soldats. Ils ont reçu l’ordre d’encercler Liévin. Ce ne sont pas moins 4 bataillons d’infanterie et 3 escadrons de cavalerie (ce qui devait représenter environ 2000 hommes). Chacune des unités se positionne aux abords de la ville lorsque la nuit tombe peut à peu. On ressent la tension dans le camp des soldats et elle monte d’un cran lorsque au loin, dans les corons, les émeutiers se donnent du courage en chantant l’Internationale et crient : vive la grève ! La crosse en l’air !

21 h 30 en ce 20 avril. Le soleil se couche sur notre belle plaine de Liévin sous un superbe ciel étoilé qui contraste avec ce qui se passe dans le camp des soldats. Soudain, l’ordre est donné aux soldats d’avancer au pas vers les corons avec comme ligne de mire, les feux des puits allumés par les grévistes. Suivons-les de loin…

Ils entrent dans Liévin par les 4 côtés en marchant à la baïonnette. Ils prennent les maisons les unes après les autres pendant que les pompiers dégagent les routes en coupant les barbelés et déblayant rapidement le passage. Petit à petit, les grévistes fuient et se cachent dans les champs. Officiellement, la ville est reprise aux émeutiers aux environs de 22 h sans incidents ni violence. Après, officieusement on sait que les grévistes blessés ne se rendaient jamais à l’hôpital de peur de se faire arrêter par la police ou de se faire interroger pour dénoncer leurs copains.

Lievin 1906 : Troupe militaire

Cette nuit, aucune personne ne sera tolérée dans les rues. Soudain, on entend au loin le clairon et de gros coups de tambour. C’est le signal pour avertir la population qu’il y a un gros incendie. Les pompiers interviennent rapidement pour tenter d’ éteindre le feu. Une lueur éclaire les rues et une fumée noire épaisse envahie les moindres recoins des corons. On assiste ici à une scène apocalyptique et on devine dans les yeux des femmes et des enfants, la peur et l’inquiétude. Malgré l’interdiction de circuler, des grévistes ont réussi à mettre le feu au magasin de M. Lowagie, un cultivateur Liévinois dont le seul tort était d’avoir son commerce juste à côté du dépôt de fourrage de la Compagnie des Mines. Le calme revient peu à peu, mais on donne l’ordre aux troupes de se tenir prête à intervenir.

Le lendemain, une atmosphère étrange pèse sur la ville et les ruines encore fumantes du magasin de M. Lowagie, n’arrangent en rien cette impression. Tout le monde espère que le calme revient et que les incidents s’arrêteront une bonne fois pour toute.

Lievin 1906 - Lievin en état de siège

Après ces incidents, on aurait pu le croire. Mais c’était sans compter la détermination des émeutiers. Marchons un peu dans les rues de la cité minière. Ce matin du 21 avril, à l’aube, il fait plutôt frais. À chaque coin de la ville, on trouve des campements de soldats dont leur mission est simple : maintenir la tranquillité de la ville et s’assurer que les grévistes ne causent plus d’incidents. La ville se lève peu à peu, les femmes des mineurs balaient les débris devant leur porte et ramasse le verre cassé. Un peu moqueur, certains mineurs tentent de discuter avec les soldats, essayant de les faire changer d’avis et de se joindre à leur mouvement. En vain…

Lievin 1906 : Escadrons à Lievin

La fin de matinée arrive tranquillement quand un mouvement de soldats sort la cité de sa quiétude momentanée. C’est le Général lui-même qui vient inspecter les troupes. De l’autre coté de la ville, des mineurs se hâtent. Ils ont la folle idée de capturer le Général ! Rien que ça ! Ils élèvent une barricade près du passage à niveau, mais les Dragons réagissent rapidement et mettent un terme au plan kamikaze des émeutiers qui se dispersent rapidement. J’ai bien peur que cette journée soit longue.

Baladons-nous maintenant du côté de la rue Thiers. Des employés du télégraphe s’activent pour rétablir la communication rapidement entre Lens et Liévin jusqu’à ce qu’une poignée de grévistes les fassent fuir à coups de pierres.

Continuons à nous promener dans les rues de la ville. C’est assez calme par ici lorsque, soudain une centaine de gréviste nous encercle. N’ayez pas peur, ils nous demandent juste un peu d’argent pour aller boire une chope à l’estaminet. Ouf, ils sont partis. On continue ou on rentre ? Allez, avançons encore un peu…

Au loin, une bande est en train de démolir un mur le long de la voie ferrée dont les débris, serviront de projectile contre les soldats qui assistent à la scène sans pour autant intervenir. Un peu plus loin dans la ville, un cortège est en route pour le cimetière voisin. On enterre un mineur et les soldats oublient le temps d’un instant leurs ordres. Au garde-à-vous par respect pour le défunt, c’est un moment qui fait chaud au cœur.

Lievin 1906 : enterrement d'un mineur.jpg

À proximité de la fosse 3, les grévistes bloquent le chemin de fer en déposant des poutres et des fils de fer. C’est une véritable guerre d’usure qui se joue ici. Les soldats passent leurs temps à enlever les barricades pendant que les mineurs en dressent d’autres ailleurs. Les soldats tentent de les empêcher mais sont aussitôt refoulés par des pierres et toutes sortes de débris. Les militaires occupent peut-être la ville, mais ne la tiennent pas vraiment. Quelques mineurs et de pauvres gosses s’enfuient avec le visage et les bras ensanglantés par des coups de sabre des soldats. La tension monte peu à peu…

En regardant autour de nous, des mineurs et des soldats assistent ensemble à cette scène, bras croisés, côte à côte. Autre scène surréaliste, dans un champ voisin, un paysan laboure son champ sans se soucier de tous ces incidents.

Lievin 1906 - Les corons de la Bataille

Le soir arrive peu à peu. Les cafés et les estaminets ont reçu l’ordre de fermer. C’est le préfet qui l’a décidé pour éviter que les mineurs se rassemblent et aussi pour éviter qu’ils se saoulent. À l’Alcazar, Arthur Lamandin est en train de tenir une conférence pour la poursuite la grève, dans une salle comble. D’après lui, les incidents ne sont pas du fait des grévistes, mais à des révolutionnaires qui attisent la colère et la haine avec pour seul objectif, de causer le plus de troubles possibles. Il appelle au calme, mais à la poursuite de la grève. À la sortie, les mineurs sont déterminés.


« Si vous lancez un seul caillou,
vous êtes des hommes morts ! »


Redoutant des incidents, les soldats franchissent le passage à niveau de la rue Thiers afin de calmer les éventuels esprits révolutionnaires de certains grévistes, le but étant d’éviter de nouvelles bagarres ce soir. Au fur et à mesure que la troupe s’enfonce dans la pénombre de cette longue rue, il n’y à plus personne. Seul quelques hommes sont restés sur le seuil de leur maison et observe la marche silencieuse des militaires. L’officier en tête du cortège s’engage le revolver à la main. Les mineurs le dévisagent quand il se met à brailler : « Si vous lancez un seul caillou, vous êtes des hommes morts ! ».

Le silence est pesant, insupportable et terriblement anxiogène. Une fois les premières maisons passées, l’officier ordonne le galop et la troupe s’exécute lorsque venant des toits, des pierres s’abattent sur le pauvre officier qui n’a d’autre choix que d’ordonner le retrait. Les mineurs se précipitent sur le chemin de fer et barricadent le passage. Un peloton tente de les disperser, mais rien n’y fait. Ils tiennent cette position malgré des tirs de carabines. Victoire !

Les soldats se positionnent devant la barricade hors de portée des jets de pierres sur le pont qui mène à Lens. Soudain, le clairon sonne… Les soldats vont tirer. C’est à ce moment-là que, tel un film, une lueur s’élève dans le ciel, une lueur énorme qui éclaire toute la cité… Ce sont les meules de foin du coron voisin qui flambent. Les soldats se précipitent alors sur le lieu de l’incendie, mais une fois arrivé, le feu s’éteint de lui-même. Ils repartent alors au pont, cependant les grévistes, on profite de cette occasion pour occuper la position. C’est à ce moment-là qu’une autre compagnie les prend à revers. Surpris, les grévistes s’enfuient de tous les côtés. Plus aucuns mineurs ne retient les soldats qui entrent à nouveau dans Liévin et sabre levé, le 154ème régiment d’infanterie charge sous les cris de peurs et de détresse des Liévinois. Ils se sont dispersés au niveau des rues Victor Hugo et François Courtin, mais cette fois-ci, les soldats chargent de plus belle et frappent n’importe qui : gréviste, non-grévistes, femmes, enfants et vieillards… Toute personne se trouvant sur le passage de la furie des soldats est frappée et molestée.

Sur la Place Gambetta, les soldats ne s’arrêtent pas là : ils se déchaînent. Comme si, en l’espace de quelques minutes, ils déversaient toute leur rancœur et leur frustration. Sur la place déserte, ils détruisent les maisons en brisant les fenêtres, arrachant les volets et casser les portes. La façade du Café des Commerce, tenu par le conseiller municipal M. Milernique est complètement détruite ainsi qu’une boucherie ou encore un estaminet.

La seule bonne nouvelle est qu’il n’y a aucun mort à déploré toutefois, il y a plusieurs blessés non-grévistes ; un passant à eu le bras gauche traversé par une baïonnette, un jeune instituteur à reçu des coups de crosse à la tête ou encore un jeune employé aux mines à reçu un coup de sabre à la tête et plusieurs autres personnes blessées plus ou moins sérieusement. 

Le lendemain, les rues sont complètement barrées par les soldats. Des postes de garde sont établis tous les 20 mètres et toute circulation entre la place Gambetta et la fosse 3 est strictement interdite. Un peu plus tard dans la journée, la circulation est redevenu libre, mais les soldats sont partout, guettant les moindres faits et gestes de la population. Dans les corons, on ne comprend pas cette charge féroce des soldats. Pourquoi, alors que les rues étaient calmes et que les mineurs ne semblaient pas énervés ?

Quittons Liévin et sur la route du retour, sur la station de Tramway, des affiches sont collées :

« Les ouvriers sont des moutons.
Les sergots sont des chiens
Les bourgeois sont des bergers.
Pourquoi ? Vive l’Anarchie ! »


Notre deuxième partie s’arrête ici. En faisant toutes mes recherches, j’ai réussi à sentir – de très très loin bien sur – l’oppression et l’injustice. Ressentant même un sentiment de révolte, je commence à comprendre ce que nos ancêtres ont pu vivre.

Rendez-vous rapidement pour la 3ème et dernière partie où vous vous rendrez compte que cette répression, amènera le calme, mais ne cessera pas pour autant.

Comment trouvez-vous cette mini-série sur Liévin et les grèves de 1906 ?
Trouvez-vous ça passionnant ou sans intérêt ?
 J’attends vos retours avec impatience !


Sources : RetroNews – Le réveil du Nord 1906 – Le petit journal 1906

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