Les bagarres de Liévin (1/3)


1906, Artois, Balade, Greves, Lens, Lievin, mineurs / vendredi, juin 1st, 2018

Pour notre 9ème balade en Artois, je vous propose de nous rendre dans le bassin minier. À Liévin exactement où de grosses enseignes sont venues s’implanter sur les anciens carreaux de mines. Les politiques ont eu l’intelligence de garder les chevalements de St Amé et de la fosse 3 pour les valoriser et en faire les emblèmes de la ville. Et il faut l’admettre, en toute neutralité et d’un point de vue extérieur, le maire actuel de la ville fait plutôt bien les choses.

Si j’ai décidé de vous parler de Liévin, c’est dû en partie aux grèves qui ne cessent de perdurer. J’ai alors cherché plusieurs sources, livres ou journaux qui traitait de ce sujet, et beaucoup de reporters parisiens ont séjourné dans le bassin minier durant toutes ces périodes. Il a été touché à de nombreuses reprises et c’est un sujet tellement vaste et difficile qu’il me fallait plus de temps pour écrire cette balade afin de comprendre le contexte social très dur de cette époque. Parmi tous les conflits sociaux, j’ai choisi de me pencher sur celui de 1906 qui fait suite à la terrible catastrophe de Courrières… Je ne veux surtout pas entrer dans les détails de cette catastrophe. D’autres sites comme Le Lensois Normand par exemple en parlent très bien. Mon but ici est de vous raconter comment Liévin et ses mineurs ont vécu cette grève au travers de plusieurs bagarres qui ont éclatés dans la ville. Alors n’ayez pas peur et suivez-moi pour le premier des 3 épisodes de cette mini-série…

Le triste 10 mars 1906

Le 6 mars 1906, dans les galeries de la fosse 3 de Méricourt, des mineurs tentent de combattre un incendie. En vain. La direction de la Compagnie des Mines ordonne alors de construire un barrage afin d’étouffer le feu, mais 4 jours plus tard – soit le triste jour du 10 mars – lorsque Rick Simon, délégué syndical alerte sa hiérarchie que le feu n’est pas éteint et qu’il est préférable de le maîtriser avant de faire descendre les gars au fond. Mais la Compagnie – qui fournit environ 7 % de la production nationale – ne voit pas le risque. Seulement le manque à gagner. Elle ordonne donc la descente des hommes… Il est 6 h 34 quand la cupidité des puissants de la houillère ne peut rien faire contre la mort qui montrera son plus triste visage. Son souffle balaye les 110km de galeries en emportant dans son sillage 1.099 mineurs.

Trois jours plus tard, le sauvetage est abandonné par la Compagnie. Une partie de la mine est condamnée pour étouffer l’incendie, mais surtout pour préserver le gisement. La Compagnie gère mal la catastrophe et les mineurs pensent qu’elle préfère protéger ses intérêts et enterre trop vite les éventuels survivants. Trente jours plus tard, treize rescapés réussissent à retrouver la sortie par leur propre moyen et un quatorzième sera retrouvé quatre jours plus tard. Henri Némy, 39 ans déclare :

« Je n’ai rien, je n’ai rien ! J’ai seulement mal aux jambes (…) je veux retourner à ma maison !(…) Je ne me sens pas très malade. J’espère que tout à l’heure on va me laisser rentrer chez moi ! ». 


Une vraie leçon de survie et de courage. La Compagnie pensait en avoir terminé avec les ennuis ? faux! Tout commence maintenant…

Le 13 mars, lors des obsèques des premières victimes, le directeur de la Compagnie est hué par plus de 15.000 personnes aux rythmes de “Assassin” ou de “Vive la grève” ! Dès le lendemain, des mineurs refusent de descendre. On comptera plus de 40.000 mineurs en grève à la fin du mois de mars et le mouvement se généralise dans toutes les concessions du bassin minier. 

Georges Clemenceau se déplace à Lens pour prendre le pouls de la révolte qui gronde. Il visite quelques maisons et tente de rencontrer les syndicats, notamment Broutchoux mais celui-ci est absent. A la suite de cette visite, il décide de mobiliser alors 30 000 gendarmes et soldats pour contenir au mieux cette grève. Par la suite, plusieurs incidents éclatent alors entre gréviste et non-grévistes dans le bassin minier, mais aussi avec les gendarmes durant plusieurs jours, semant alors le chaos dans plusieurs villes.

Allons vers Liévin…

Retrouvons-nous donc à Liévin en ce 17 avril 1906. Il est 10 h du matin lorsque la femme d’un mineur non-gréviste de la fosse 3 (actuellement BENALU sur la rocade qui mène de Lens à Liévin) sort de chez elle tranquillement. Mais qu’elle ne fut pas sa surprise d’être malmenée par une centaine de femmes enragées et remplies de haine ! Elles lui déchirent ses vêtements, l’obligent à porter le drapeau rouge et crier « Vive la grève ! ». Elles se dirigent ensuite vers la mairie lorsque les gendarmes tentent de la délivrer. Une première altercation a lieu entre les deux camps et 4 personnes sont arrêtées et emmenées à la gendarmerie. Seulement, les manifestants ne comptent pas en rester là et finiront par assiéger la gendarmerie. La foule grossit et la colère avec eux. Bientôt, les arbres seront arrachés et des vitres brisées. La tension est à son comble et tout peut dégénérer très rapidement.

Des renforts venus de Lens arrivent pour épauler les gendarmes de Liévin et tentent de disperser la foule. Malgré une pluie de pierres, de briques, de bouteilles et de coups de bâton, les Dragons arrivent tant bien que mal à disperser la foule qui se réfugia plus haut dans la rue principale (certainement rue Défernez) pour aller se cacher sur les toits. Ils profiteront de cet avantage pour jeter des pierres sur les soldats. On assiste ici à des combats d’une extrême violence où les mineurs font face aux soldats. C’est une véritable guerre civile ou aucun des deux camps ne se feront de cadeaux. Une quinzaine de soldats seront blessés pendant cette bagarre. Trois d’entre eux le sont grièvement. Le préfet donne l’ordre que chaque manifestant arrêté sera emmené directement à la prison de Béthune. Un pas de plus est fait vers la répression et cela ne fait que commencer.

Un climat d’insécurité et d’oppression règne sur la ville où beaucoup de bagarre éclatent dans les corons. Le 20 avril, un bruit court dans le bassin minier : les bagarres ont repris à Liévin depuis 15 h. Allez, prenons les chevaux et allons voir ce qui se passe ! Nous sommes sur l’actuelle rue Alfred Maes et nous nous dirigeons donc vers Liévin. Avançons prudemment car cette grande rue, habituellement passante et vivante est complètement déserte et cela n’augure rien de bon. Nous devons éviter les débris d’arbres et le verre cassé. Des gens ici et là sortent de leur maison et nous avertissent : « N’allez pas à Liévin ! Vous ne passerez pas ! Les soldats tirent à Saint-Amé ! ». Très bien, nous demandons à cette dame si nous pouvons laisser les chevaux devant sa maison. Elle accepte volontiers, mais nous met en garde une nouvelle fois. Allons-y, mais soyons vigilant. Nous sommes maintenant au croisement de la rue Saint-Amé qui est barricadée par des arbres et des tas de débris. Un peu plus d’un kilomètre plus loin, nous nous trouvons pile à l’entrée de Liévin où un grand drapeau rouge flotte dans l’air pesant de la cité. À partir d’ici, la route est impraticable : tous les poteaux télégraphiques sont renversés ce qui empêche toute communication avec l’extérieur. Plusieurs barricades sont dressées pour empêcher les soldats d’avancer dans la ville.

Liévin sera imprenable

Des grévistes nous ont vus. N’ayons pas peur et allons leur parler un peu ! Ils nous laissent entrer dans la ville et sont plutôt accueillant et prévenant, ils nous aident à franchir les barricades. Dès nos premiers échanges, on les sent exaspérés mais aussi déterminés :

“ vous êtes témoins que les gens de Liévin ont fait reculer 4 000 soldats ! 4 000 ! Vous voyez ce drapeau rouge là ? Eh bien, ils ne l’auront pas ! Tant qu’il flottera, Liévin sera imprenable ! ”

Il me paraît évident que les mineurs-grévistes tiennent la ville et comptent bien se défendre comme jamais ! C’est leur mine, c’est leur ville !


Voici la fin de la première partie des bagarres de Liévin. C’est un sujet passionnant et très interessant mais compliqué à la fois… Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite de ces bagarres et en attendant, partagez cette article le plus possible !



Sources : Le Lensois Normand – Wikipedia – France 3 Hauts de France – Le réveil du Nord – Le petit journal

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