À Lens, les bâtisseurs de la renaissance


Artois, guerre, Lens / mardi, mars 27th, 2018

Il y a des balades bien plus agréables que celle que je vous propose aujourd’hui. Ce genre de balade nauséabonde où l’odeur des cadavres est mélangé à celle du souffre. Où le néant se confond avec les ruines encore fumantes. Je vous amène au point de départ de mon récit, au moment où la renaissance de Lens prend tout son sens. Suivez-moi…

Nous nous retrouvons donc à la fin de l’hiver 1919. L’armistice est officialisé depuis quatre mois maintenant et Lens – comme beaucoup de villes situées près du front – ont soufferts. Certaines s’en sortent plus ou moins bien mais d’autres sont totalement détruites. Et c’est ici, en plein coeur de l’Artois, que les Allemands se sont déchainés. C’est ici, que l’acharnement des boches a pris toute son ampleur. La ville est pillée, obligeant la population à s’exiler et les bâtiments détruits. Ils sont partis en bombardant tout ce qui pouvait l’être en ne laissant aucune chance à la ville. Telle la mort, laissant dans son passage un épais brouillard noir. Noir de tout espoir…

Il n’y a plus rien. Les maisons ont laissé place à des trous béants, la mairie n’est plus que ruine et la gare a été complètement détruite. Lens est morte. Comment une cité prospère forte de ses 35000 habitants peut sortir de ce marasme ? Comment, livré à elle-seule, cette ville peut se relever ?

Ils reviennent…

Beaucoup pensaient que Lens ne pourrait jamais se remettre d’une telle horreur et étaient convaincus qu’elle était définitivement morte. Seulement, à cette époque, on ne mesurait pas le caractère des Lensois. Des gens résignés mais volontaires. Des gens qui n’ont plus rien mais profondément attaché à son territoire. Qui d’autres que ces Lensois pouvaient faire renaître l’espoir du chaos ?

Ce sont ces gens-là… Ces gens qui, malgré la tâche immense qui les attendait se sont mis au boulot. Pourtant, la description la plus détaillée possible ne suffit pas à rendre l’impression de néant qui se dégage de la ville. Les mots ne sont rien face à cette réalité glaçante.

J’aimerais tout d’abord que vous fassiez la connaissance de Mr Coffrier. Il est l’un des premiers à être rentré à Lens avec sa femme et ses deux enfants, le 12 décembre. Sa fille Georgette, est d’une maigreur à rendre malade. Elle sautille d’obus en grenades parmi les décombres de la cité et du haut de ses 5 ans, la vie ne l’a pas épargnée. Elle a côtoyé la mort, l’horreur et la guerre durant des 4 dernières années – pratiquement toute sa vie finalement.

Son père, après avoir été au ravitaillement à pied à Grenay, Douai ou Arras – à pied – occupait ses journées à parcourir la ville déserte. Il arrivait à savoir ou était telle maison et à qui elle appartenait. Un véritable prospecteur de ruines qui s’avérait être très utile au fur et à mesure que les gens revenaient. Il mettait sur chaque ruine, une inscription pour faciliter le retour des habitants. 

Mr Coffrier, clamait fièrement : " Je porte dans ma tête toute la ville… ". Il rêvait d’être le guide du président Wilson s’il venait à visiter sa ville bien-aimée.
Mais comment cet homme, au milieu d’un tel désastre, peut -l se mettre à rêver ?

Continuons notre visite et faisons connaissance avec Mr Lefosseux. Il est aussi l’un des premiers à être rentré à la maison. Approchons-nous discrètement… il est en train de clouer son enseigne sur une poutre encore debout à l’entrée de sa cave : Bienvenue au "Cheval rouge". Mr Lefosseux est maréchal-ferrant et c’est en souriant qu’il disait : "C’est tout ce que j’ai sauvé avec mon enclume et ma peau. Avec tout ce qui me reste, je vais essayer de recommencer ma vie." Comment peut-il sourire ? Lui qui a été emprisonné durant 18 mois pour avoir jeté un Boche en bas de son escalier qui l’insultait et allait le voler. Lui, qui en quatre ans a perdu 45 kilos ! "Beaucoup sont morts pour s’être dépêchés d’minger. Avec ce qu’on nous donnait ichi, in’ pouvot point s’étouffer !". Une fois sorti de sa geôle avec sa famille, il retrouvait sa maison… enfin, ses ruines. Il a fallu d’abord déblayer la cave… " La nuit, les rats et les canards-crève-la faim – comme nous – venaient picorer nos débris".

L'eau c'est la vie…

On le sait tous, l’eau c’est la vie et Mr Lefosseux n’avait d'autres choix que d’aller chercher l’eau du canal situé non loin des ruines de l’église. Il ne pouvait pas faire autrement que de faire boire à sa famille cette eau où l’on pouvait voir les cadavres en décomposition, gisant au fond. Même bouillie, cette eau – aussi vitale qu’elle soit – déchiquetait les entrailles et était très dure à boire. La semaine passe et les revenants se font plus nombreux. Assez pour s’occuper du puits…

"Si je meurs, je mourrai en bon français !"

Passez par-là et regardez au loin, derrière les ruines de Lens. Notre tribu se démene pour débloquer un puits et remonter une pompe. Symbole de tout un espoir, ce puits rassemble à lui seul leur avenir… Ils actionnent la pompe et quel bonheur quand l’eau jaillit spontanément des entrailles de la cité. Mais quel horreur aussi. Elle est peut-être contaminée ? Ils le savent, le Boche a pris plaisir à empoisonner les sources des environs. C’est alors que notre Marechal ferrant attrape une chope, et clame haut et fort : "Si je meurs, je mourrai en bon français !" L’eau était buvable et la tribu à survécu…

Les Lensois reviennent peu à peu dans leur cité : 500, 800, 1200 puis 3600 au cours de l’été 1919. Beaucoup sont restés dans leur lieu d’exil et on ne peut que les comprendre. Les dévastations commises par l’ennemi dans les concessions minières ont fait baisser de près de 50 % la production du charbon. Complètement inondées, elles ne pourront reprendre avant plusieurs mois.

Emile Basly, en compagnie de journalistes affirme : "Ça va !" en s’enfonçant dans une rue à peine déblayée. Confiant dans l’avenir, il déclare : « L’année prochaine, au mois de juin, je compte bien voir notre déblaiement terminé » et de finir par "si nous attendions que se réalisent les promesses du gouvernement, nous serions à peu près aussi avancés qu’au premier jour, (…) en huit mois nous avons – généreusement – touché que cinq baraquements."

Clémenceau dans les ruines de Lens

Le 11 Août, Clemenceau se rend dans une Lens où les rues sont pratiquement toutes retracées. En haut de la cité, sur les ruines de l’église, les Lensois ont posé une pancarte : "Lens veut renaître". Tout un symbole qui sonne la volonté de donner un avenir à la cité artésienne. Clémenceau, étonné de cette force qui se dégage des habitants est admiratif.


Basly, fier de ce que ses administrés ont accomplis en si peu de temps, déclare haut et fort : "Vous êtes étonné ? Eh bien, j’ai la conviction que dans un an, Lens sera complètement déblayé !" et de terminer par "nous avons confiance en vous !". Clemenceau, vivement ovationné durant de longues minutes, répondit : "En évoquant la misère de vos populations, dit-il, vous avez fait leur éloge ; Monsieur le Maire, mais vous avez fait aussi le vôtre. Personne ne peut oublier que vous êtes restés dans à votre poste de devoir. Vous avez donné là, une grande leçon et c’est du réconfort que je reçois d’hommes tels que vous !"  et de finir : "vous avez fondé votre ville sur le travail ingrat de l’homme (…) Elle a joué un grand rôle dans le pays, elle le continuera dans l’avenir !". Une immense acclamation se lève de la foule, tous sont conquis par le President du Conseil.

L’automne et son temps maussade arrive à grands pas. C’est maintenant peuplé de plus de 5000 âmes courageuses et solidaires que la ville, tel un seul et même homme, continue de travailler sans relâche. Un journaliste du Matin écrivait ces mots à l’époque : "Et pourtant, ces déshérités de tout espoir, ces sans-foyers, ont l’âme énergique, le courage si haut, que les déconvenues ne peuvent mordre sur eux, ni le doute."

La vie dans les ruines

Pourtant, ils se sentent abandonnés par le gouvernement. L'hiver approche et aucune arrivée de baraquements est prévue. Cette ville qui a tant donné pour le pays souhaite simplement que l'état lui renvoie la pareille. Les Lensois ont pris les devant et, en plus du déblaiement de la ville ont eu la force à se bâtir des abris de fortune façonnés avec du bois, du mortier et des briques issus des décombres. "On attind que ch’gouvernement tienne ch’parole !" grognent les Lensois.

quand Lens revivra,
ce sera grâce au courage et la fierté
de ses habitants.

Avançons encore un peu si vous le voulez bien. Nous sommes un samedi et là, au milieu des ruines et des abris, les ménagères s’activent "Wassingue" à la main. Elles nettoient le seuil de leurs misérables baraques et s’efforçent de lui donner la meilleure allure possible. C’est ici aussi, que la fierté et l’humilité des Lensois de cette renaissance n’est plus à démontrer.

Le projet de la reconstruction

Une fois que la ville sera déblayée, il sera alors temps de penser à la reconstruction. Mr Basly, député maire, accompagné principalement de Mr Trognon, chef des services municipaux et de Mr Barthélémy, directeur des travaux de la ville sont de grands rêveurs et voient grand. Basly, qui pensait déjà à la reconstruction pendant l’occupation allemande, a de grands projets pour sa ville avec un gigantesque abattoir, une station frigorifique, une nouvelle gare, des rues de 18 mètres, des avenues et aussi des squares.

Petite anecdote : un vieux mineur, devenu menuisier s’était construit pendant quatre mois, une petite baraque. Sauf qu’elle se trouvait au milieu d’une future avenue que l’architecte a dessiné. En riant de cette mésaventure, le vieux mineur : "Je m’en doutais un peu… mais bah, allez tout !".  Il demanda seulement d’avoir une dizaine de jours pour pouvoir déménager ses affaires et de se mettre à l’alignement… Preuve, s’il en fallait, de la bonne volonté des Lensois.

Lors de sa visite en décembre 1919, le président Poincaré n’a pu que constater les efforts de la ville. Pendant sa visite au milieu des ruines, il s’est vite rendu compte qu’une vie se mettait en place avec des commerces qui se sont établis à même les caves. Une pharmacie par là, un estaminet par ici. Basly remercia le gouvernement de la haute distinction accordée à la ville et rappela une nouvelle fois le courage et l’abnégation de la population Lensoise pour que Lens, revive ! Il demande au président aussi que tous les moyens soient mis en œuvre pour œuvrer à la reconstruction de la ville. Le message est passé et il invita le président a revenir prochainement pour se promener dans la "nouvelle Lens".

A son départ, Poincaré remettra 3000 Francs pour les indigents et les malades et affirma à Basly : "Je suis certain, cher ami, que Lens saura montrer pendant ces prochaines années de paix, le même courage pendant la guerre".

J'ai essayé de résumer au travers de mes recherches, tout le courage des Lensois qui furent malmenés, traumatisés, blessés, humiliés et lapidés. Ces Lensois qui ont appris pendant ces quatre années le pire de la méchanceté humaine avec l’atrocité de la guerre et le meilleur avec l’espoir et la splendeur de la volonté de tout un peuple unis et solidaires.

Je finirais avec  ces mots de Basly : "L’Allemagne espérait anéantir à jamais ces exploitations (les mines de Lens), elle a tout fait pour cela. Mais ici aussi, la tâche ne rebute pas les hommes qui s’y sont consacrés (…) De la rapidité de la mise en état de nos mines dépend non seulement l’avenir de Lens, mais celui de toute la France !".


Pour compléter cet article, vous pouvez lire l'ouvrage d'Emile Basly. Très instructif et poignant. Il raconte le calvaire des Lensois de 1914 à 1918 :

Une courte vidéo de France 3 concernant Lens : 

Source : gallica.bnf.fr ; Retronews ; Le Martyre des Lensois.


J'espère que vous avez pris plaisir à parcourir cet article autant que j'ai pris de plaisir à l'écrire. Pour faire vivre ce blog, n’hésitez surtout pas à le partager et à commenter. Merci !

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