Le triste destin de Robert-François Damiens


Artois / vendredi, avril 6th, 2018

Bonjour à tous. Installez-vous dans notre machine à remonter le temps et réglons la date sur le 9 janvier 1715… bienvenue dans le village de La Thieuloye, situé entre Saint-Pol-sur-Ternoise et Béthune qui compte à peine 300 âmes. En ce début du XVIIIème, l’Artois vit une période compliquée entre guerres, misère et famine.

Baladons-nous un peu et continuons dans la rue d’Allongeville. C’est dans cette rue que notre artésien du jour vint au monde. Je vous présente Robert-François Damiens. Son nom vous dit peut-être quelque chose ? Il est plus connu pour être coupable de Regicide. En effet, c’est au coeur de l’hiver 1757, qu’il tente d’assassiner Louis XV. 

J’aurais pu faire un article sur son acte, sur les conséquences dans le royaume et la terrible sentence qui s’ensuivit. Seulement, j’ai trouvé tellement de sources qui relataient exactement les mêmes faits que je ne pouvais pas faire la même chose. Alors, j’ai pris le parti de parler de Robert-François Damiens lui-même, de s’intéresser un peu plus à sa vie et tenter de comprendre ce personnage qui je vous le rappelle, fut le dernier homme écartelé en France.

Faisons connaissance…

Robert-François Damiens est né d’une union entre Pierre-Joseph Damiens – ancien fermier ruiné – portier à la prévôté d’Arcq et Marie-Catherine Guillemant. Il a entre autres plusieurs frères et soeurs dont, Antoine-Joseph, peigneur de laine à St-Omer, une sœur Marie-Catherine et un autre frère Jacques-Louis, domestique à Paris.

À la mort de sa mère, c’est son grand-oncle maternel, Jacques-Louis Guillemant qui le prend en charge. On l’aurait surnommé à cette époque : Robert le Diable : étrange surnom prémonitoire. Il l’incite à étudier, mais décide d’arrêter, il effectuera par la suite, un apprentissage chez un serrurier à Bethune. Il s’engagera alors mais finira par déserter et son grand-oncle paiera la somme de 400 livres pour le libérer de son "congés". Il serait ensuite parti pour Arras pour apprendre la cuisine : sans succès.  Plus tard il ira servir un officier – un certain sieur Dubas – au siège de Philippsbourg en 1734, d’où il reviendra malade mais aussi traumatisé par toutes les horreurs de la guerre. C’est à ce moment là que Jean-François Neveu – parent éloigné de Damiens – le fait valet de réfectoire au Collège de Louis-le-Grand à Paris pendant environ 15 mois avant d’être chassé pour avoir refusé de se soumettre à une punition (on parle ici d’impertinence et d’insultes contre les Jésuites). 10 mois passent et il reviendra chez les jésuites. On lui accorde d’être le valet d’un pensionnaire du Collège pendant un peu plus d’un an avant d’être nouveau chassé : « Il était disposé à s’élever contre ses supérieurs ».  Nous sommes alors en 1738 et le moins que l’on puisse dire, c’est que notre artésien galère un peu.

Notre artésien est grand pour l’époque, mince, brun et un nez en forme de bec d’aigle. On dit de lui qu’il est morose, taciturne et qu’il ne parlait pas ou très peu. Les gens préfèrent l’éviter et s’il se trouve par hasard au milieu d’une discussion, il ne répondait pas ou en marmonnant en mâchant la fin de ses phrases. C’est – d’après les témoignages – un grand gaillard plutôt introverti.

On ne sait pas exactement combien il aurait servi de maître ? 10 ? 20 ? Une soixantaine peut-être… Aucun d’entre eux ne lui a reproché son travail. Au contraire, très propre sur lui et très professionnel, il était reconnu pour être un domestique de qualité. C’est sa personnalité qui lui faisait défaut. Il quittait ses maîtres sans aucune raison et sans demander son salaire sur des coups de tête.

A t’il subit un traumatisme étant jeune ? Aurait-il eu des difficultés à accepter le décès de sa mère ? Fût-il traumatisé par le siège de Phillippsbourg ? Difficile à dire…

Ce n’est pas évident de comprendre le caractère de Damiens à partir de tous ces témoignages, car ils sont tous à charge. A t’il subit un traumatisme étant jeune ? Aurait-il eu des difficultés à accepter le décès de sa mère ? Fût-il traumatisé par le siège de Phillippsbourg ? Difficile à dire… on a devant nous une personne assez complexe, mais d’une gentillesse, d’un courage et d’une loyauté à toute épreuve.

Nous sommes toujours en 1738. C’est cette année-là qu’il fait la connaissance d’Elizabeth, une jolie Irlandaise qu’il épousa en 1739, avec qui il aura 2 enfants – un garçon mort en bas âge – et une fille, Marie-Elizabeth. Ce mariage oblige Damiens à quitter les jésuites – les domestiques ne pouvant pas servir les jésuites et être marié en même temps – il rentra donc chez les magistrats jansénistes et grâce à ses connaissances, il trouvait plutôt facilement des maîtres à servir. Il installa alors sa femme et sa fille dans le cloître Saint-Etienne des Grès. Il essayait d’être un bon mari et un bon père tant bien que mal. Il retrouvait sa famille que par de trop courts moments car les domestiques ne rentraient pas souvent chez eux. Il fallait servir jour et nuit leurs maîtres.

Mais notre artésien s’en sort assez difficilement depuis son mariage avec notamment, plusieurs périodes de chômage assez difficile à vivre pour lui. Certains témoignages assurent qu’il aurait été vu sur le pont-neuf en train de vendre des manchettes brodées.

Retour en Artois

Retrouvons-nous maintenant le 4 juillet 1756. Robert-François Damiens trouve un travail de domestique – sous le nom de Flamand – chez un riche négociant de Petersbourg habitant à Paris. 2 jours plus tard, il se retrouvera seul avec l’ordre d’attendre son maître. Robert-François Damiens, en profite pour faire le tour du propriétaire et se met à fouiller les armoires et les tiroirs. Il trouve un portefeuille et vole 240 Louis d’or. La raison ? On ne sait trop, mais c’est à ce moment qu’un des grands-oncles de Robert-François Damiens décède et il a besoin de rentrer en Artois pour s’occuper de l’héritage. Seulement, sans un sou, il n’avait pas la possibilité de rentrer. C’est ce qui aurait – semble-t’il – motivé ce vol. Un geste pour le moins étonnant surtout que quelques lignes plus haut, je vous faisais éloge de son professionnalisme. Qu’a-t-il pu lui passer par la tête ? Comptait-il le rendre dès l’héritage réglé ? Toutefois, son maître dépose une plainte dès le lendemain.

Robert-François Damiens rentre donc en Artois. Il en profite pour rendre visite à sa famille. Il passe aussi par Bethune et arrive à Saint-Omer le 10 juillet. Il espérait habiter chez son frère Joseph-Antoine, mais – ne trouvant pas la maison à son goût –  préféra aller chez sa soeur, quelque temps et rendit visite à son père à Arcq.

C’est le 14 juillet que Joseph-Antoine, le père de Robert-François Damiens reçoit une lettre de Paris où il apprend que son fils a volé son maître et que des poursuites étaient engagées contre lui. Le patriarche voit rouge et se met dans une colère folle si bien que le vieil homme en tomba malade. Il tentera même de se suicider, mais sera rétabli quelques jours plus tard. Il incite grandement son fils à restituer les Louis d’or, ce que Robert-François Damiens refusa.

"Si je reviens en France ? Oui, j’y reviendrai; j’y mourrai et le plus grand de la terre mourra aussi et vous entendrez parler de moi…"

En Artois, il passe la majeure partie de son temps avec sa famille, allant  quelques jours à Dunkerque avec son frère et sa soeur. Deux jours plus tard, son frère fera l’aller-retour à St-Omer pour rapporter une tenue. Il revient avec une mauvaise nouvelle : le signalement de Robert-François Damiens est donné et des officiers viennent pour l’arrêter. Les deux frères décident de partir de Dunkerque et laissent leur sœur rentrer seule chez elle. Par un détour à St-Venant, ils se rendent à Ypres où il resta plusieurs semaines. Il y eut – semble-t’il – ces paroles : "Si je reviens en France ? Oui, j’y reviendrai; j’y mourrai et le plus grand de la terre mourra aussi et vous entendrez parler de moi…" Ce sont quand même des paroles très étranges. Peut-on voir ici, un acte prémédité ou une coïncidence ?

On ne sait trop comment mais le 10 septembre, un valet de paris vient l’avertir que le magistrat voulait lui parler. Il décide donc de partir, mais se rend avant à Saint-Omer pour récupérer des louis d’or confiés à sa soeur.  Une dispute éclate et il est mis informé que sa famille s’était chargé de rendre tout ce qu’il restait à l’ancien maître de Robert-François Damiens. À compter de cette date, Robert-François Damiens se rend tantôt chez un cousin à Hermanville, tantôt à Avesnes-le-Comte ou encore à Villers-Châtel. Il séjourna quelques jours Arras pour régler son affaire d’héritage. Une fois tout réglé et 400 livres en poche, il passe son temps à jouer et à boire, se renfermant sur lui-même encore un peu plus.

Nous sommes le 20 décembre et – de passage chez un parent fermier – il aurait dit : "que le Royaume, sa fille et sa femme étaient perdus". Étrange, étrange… D'autant plus qu’il répétera ces paroles une fois rentré à Arras.

Le 25, il réserve une place pour un carrosse qui par le 28 pour Paris sous le nom de Breval. Le 31, il rejoint son frère Jacques-Louis à Paris où, très surpris, lui reproche d’être revenu alors que la justice était à sa recherche. Robert-François Damiens assure qu’il ne restera pas très longtemps. Il demande s'il connaît la nouvelle adresse de sa femme. Jacques-Louis hésita et finit par lui donner l’adresse. Les deux frères se quittent et Robert-François Damiens part. Il se rend donc à cette adresse mais elle s’est absenté. On l’autorise à l’attendre dans la cuisine où elle travaillait. Sa femme rentre peu après et quelle ne fut pas sa surprise de le voir après toutes ces semaines sans nouvelles. Il était parti plusieurs semaines sans donner de nouvelles à sa femme, et était naturellement très inquiète. Il lui disait qu’il ne pouvait pas rester très longtemps et qu’il retournera bientôt dans son Artois natale. Elle, ravie de retrouver son mari, l’hébergea pour la nuit à l’insu de la maîtresse des lieux. Le lendemain, c’est avec une immense joie que Marie-Elizabeth retrouve son père. Il le savait, il mettait en danger leur sécurité en restant près d’elle et pouvait être arrêté à tout moment. C’est le 3 janvier que sa femme et sa fille l’accompagnent vers la rue Saint-Martin et qu’il se quitta, sans le savoir, pour toujours. Il est difficile de savoir ce que Robert-François Damiens à fait durant ces 48 dernières heures et personne n’a réussi à vraiment dire ce qu’il l’avait poussé à commettre cet attentat.

Le jour de l’attentat

Pour rappel des faits, le 5 janvier 1757, veille de l’Épiphanie, on s’apprête à tirer les Rois. Il fait un froid glacial, la nuit est tombée et les gardes forment une haie jusqu’aux crosses du Roi en étant munis de flambeaux pour éclairer le passage du Roi. Avant d'entrer, il rend visite à sa fille. Il reste un moment puis se retire et s’apprête à monter dans sa voiture. Notre artésien, qui à 42 ans a loué un peu plus tôt un chapeau et une épée pour se fondre dans la foule. Au moment où le Roi s’apprête à monter dans son carrosse, il transperce la haie de gardes et frappe le Roi, qui croit d’abord à un coup de poing. Mais très vite, il découvre son flanc ensanglanté. Robert-François Damiens tente alors de s’enfuir mais le dauphin et ses gardent le rattrapent, le plaque au sol quand soudain, le roi s’écria : "Qu'on l'arrête et qu'on ne le tue pas !"  Le roi est dans tous ses états et finit par s’évanouir. Il revient vite à lui et eut ses paroles : « Je suis assassiné, je vais mourir. Allez me chercher un confesseur ».

Bien entendu, il ne se doute pas encore que la blessure est superficielle et qu’il sen sortira indemne. Mais le mal est fait. On entend déjà les cris de souffrance de Damiens, à qui on applique des fers rougis au feu, sur la plante des pieds. Les gardes craignent des complices ou une conspiration. Il assure avoir agi seul et qu’il voulait donner un avertissement au Roi. " Pour qu’il écoute davantage le gouvernement et son peuple ! ". Le Roi finira par lui pardonner au bout de quelques jours et, pour lui éviter la torture tenta d’obtenir du Parlement, qu’on l’étranglât. Mais, compte tenu de la crise politique et religieuse régnant au royaume, il sera tout de même jugé du 12 février au 26 mars pour accusation de Régicide, Parricide – le Roi, le Père de tous –  et Déicide – le Roi considéré comme un envoyé de Dieu. Dès lors, il sera transporté à la Conciergerie et incarcéré dans la même cellule que Ravaillac. Sans cesse torturé et attaché sur son lit par des anneaux scellés au plancher, il sera reconnu coupable et condamné à être écartelé et son corps jeté aux flammes.

C’est donc le 28 mars que le Régicide est conduit sur la Place de Grève, nu sous une chemise, tenant une torche de cire ardente, devant une foule immense qui a fait le déplacement. Je vous épargne une description précise de la sentence – qui est atroce – mais notre Artésien a énormément souffert. Casanova y a assisté d’ailleurs et d’après lui, bon nombre de femmes étaient " émoustillées " devant ce spectacle et serait vanté à certains actes sexuels pendant ce triste spectacle.

On lui étendit la main droite, dans laquelle on avait attaché le couteau avec lequel il avait tenté d’assassiner le roi et on y mit le feu. Tenaillé aux mamelles, aux bras, cuisses et gras de jambes. il sera écartelé par 4 jeunes chevaux qui ont eu du mal à séparer les membres du pauvre domestique, si bien qu’un des bourreaux du lui couper les nerfs. Pour la petite histoire, le Parlement n’a ailleurs pas apprécié si bien qu’il jeta le bourreau en prison et a été condamné à une amende.

Revenons à notre malheureux. il était encore en vie en ayant les deux cuisses et le bras droit séparé du cops et ne mourra qu’après que son bras gauche fut détaché. Les membres et le tronc de notre artésien sont jetés au feu. On raconte qu’hormis des cris atroces de douleurs, il ne répéta sans cesse : " Mon dieu, ayez pitié de moi ! ".

Le lendemain, les juges de Damiens se rassemblent à nouveau. Satisfaits et heureux de la veille – et comme s’ils en n’avaient pas assez faits – ils déclarent que tous les biens, meubles et immeubles sont acquis et confisqués au Roi et que la maison où il est né, sera démolie, sans qu’aucune autre maison ne puisse être un jour reconstruite sur ce terrain. Je n’ai pas pu savoir si tel était encore le cas aujourd’hui. Ils ordonnent également que sa femme, sa fille et son père soient tenus de fuir du royaume et de ne jamais y revenir, sous peine d’être pendus sans procès et que toutes les familles portant le nom de Damiens doivent expressément changer de nom sous peines des mêmes sentences.

Cet attentat a engendré une grande indignation dans l’Artois si bien que des délégations – honteuse – se sont rendues à la cour pour implorer le pardon du Roi au nom de l’Artois. La ville d'Amiens aurait même supplié le Roi de changer de nom !

Ce sont ici toutes les déclarations officielles des différents rapports, notamment celui du Prince de Croy et tout porte à croire que ce soit la vérité. Toutefois, en 2010, Marion Sigaut publie un roman historique qui dévoile une tout autre vérité. Selon ses recherches, elle décrit le Roi comme un pédophile, aimant les jeunes filles et aurait abusé de la fille de Robert-François Damiens. Elle stipule également que plusieurs enfants entrés dans un couvent sont sont portés disparus. D’après elle, c’est clairement une vengeance contre le Roi. Le Parlement et les services du Roi, ont voulu étouffer l’affaire en éliminant Robert-Francois Damiens. Beaucoup d’historiens ne croient pas en cette révélation, mais elle a le mérite de poser des questions sur le supplice de Damien et la véritable raison en plein siècle des Lumières.

C’est ainsi que périt d’une mort atroce notre artésien. Celui qui a voulu donner un avertissement au Roi a connu une fin de vie tragique.

À très vite pour la prochaine balade…


Pour compléter cette balade,  une copie des pièces originales du procès.


Et le très instructif précis historique

Autres sources :  gallica.bnf.fr , Bande dessiné : Damiens : la véritable histoire, en vente ICI 


J’espère que cette balade vous a plu. Pour moi, encore une fois j’ai pris beaucoup de plaisir et ce fut une nouvelle fois, très passionnant.
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