Bonjour à tous. Installez-vous dans notre machine à remonter le temps et réglons la date sur le 9 janvier 1715… bienvenue dans le village de La Thieuloye, situé entre Saint-Pol-sur-Ternoise et Béthune qui compte à peine 300 âmes. En ce début du XVIIIème, l’Artois vit une période compliquée entre guerres, misère et famine.

C’est dans la rue d’Allongeville qu’est né notre Artésien du jour. Je vous présente Robert-François Damiens. Son nom vous dit peut-être quelque chose ? Il est plus tristement célèbre pour s’être rendu coupable de tentative de régicide et est le dernier écartelé de France. En effet, c’est au coeur de l’hiver 1757 qu’il tente d’assassiner Louis XV. 

Faisons connaissance avec Robert-François Damiens

Robert-François Damiens est né du mariage de Pierre-Joseph Damiens – ancien fermier ruiné – portier à la prévôté d’Arcq et de Marie-Catherine Guillemant. Il a entre autres plusieurs frères et soeurs dont, Antoine-Joseph, peigneur de laine à St-Omer, une sœur Marie-Catherine et un autre frère Jacques-Louis, domestique à Paris.

À la mort de sa mère, c’est son grand-oncle maternel, Jacques-Louis Guillemant qui le prend en charge. On l’aurait surnommé à cette époque : Robert le Diable. Il étudie, mais décide d’arrêter et effectuera un apprentissage chez un serrurier à Béthune. Il s’engagera dans l’armée, mais finira par déserter et son grand-oncle paiera la somme de 400 livres pour le libérer de son « congé ». Il serait ensuite parti à Arras pour apprendre la cuisine : sans succès. 

Plus tard, il ira servir un officier – un certain sieur Dubas – au siège de Philippsbourg en 1734, d’où il reviendra malade, mais aussi traumatisé par toutes les horreurs de la guerre. C’est à ce moment-là que Jean-François Neveu – parent éloigné de Damiens – le fait valet de réfectoire au Collège de Louis-le-Grand à Paris pendant environ 15 mois avant d’être chassé pour avoir refusé de se soumettre à une punition (on parle ici d’impertinence et d’insultes contre les Jésuites). 10 mois passent et il reviendra chez les jésuites. 

Robert-François Damiens, ce grand gaillard

On lui accorde d’être le valet d’un pensionnaire du Collège pendant un peu plus d’un an avant d’être nouveau chassé : « Il était disposé à s’élever contre ses supérieurs ». Nous sommes alors en 1738 et le moins que l’on puisse dire, c’est que notre Artésien galère un peu.

Robert-François Damiens est grand pour l’époque, mince, brun et un nez aquilin. On dit de lui qu’il est plutôt morose, taciturne et très peu bavard. Les gens préfèrent l’éviter et s’il se trouve par hasard au milieu d’une discussion, il répondait en mâchant la fin de ses phrases. C’est – d’après les témoignages – un grand gaillard plutôt introverti.

On ne sait pas exactement combien il aurait servi de maîtres. Dix ? Vingt ? Une soixantaine peut-être… Aucun d’entre eux ne lui a reproché son travail. Au contraire, très propre sur lui et très professionnel, il est reconnu pour être un domestique de qualité. C’est sa personnalité qui lui faisait défaut. Il quittait ses maîtres sans aucune raison et sans demander son salaire, comme ça, sur des coups de tête.

Ce n’est pas évident de comprendre le caractère de Robert-François Damiens à partir de tous ces témoignages, car ils sont tous à charge. A-t-il subi un traumatisme étant jeune ? Aurait-il eu des difficultés à accepter le décès de sa mère ? Fut-il traumatisé par le siège de Phillippsbourg ? Difficile à dire… on a devant nous une personne assez complexe, mais d’une gentillesse, d’un courage et d’une loyauté à toute épreuve.

Robert-François Damiens épouse Elizabeth

Nous sommes toujours en 1738. C’est cette année-là qu’il fait la connaissance d’Elizabeth, une jolie Irlandaise qu’il épousa en 1739, avec qui il a 2 enfants – un garçon mort en bas âge – et une fille, Marie-Elizabeth. Ce mariage l’oblige à quitter les jésuites, car les domestiques ne pouvant pas servir les jésuites en étant marié. Il rentra donc chez les magistrats jansénistes et grâce à ses connaissances, il trouva facilement des maîtres à servir.

Il installa alors sa femme et sa fille dans le cloître Saint-Étienne des Grès. Il fait tout pour être un bon mari et un bon père. Malheureusement, il retrouve sa famille que pour de trop courts moments. À cette époque, les domestiques ne rentraient pas souvent chez eux, il fallait servir jour et nuit leurs maîtres.

Mais notre Artésien s’en sort assez difficilement depuis son mariage avec notamment, plusieurs périodes de chômage assez difficile à vivre pour lui. Certains témoignages assurent qu’il aurait été vu sur le pont-neuf en train de vendre des manchettes brodées.

Retour en Artois

Retrouvons-nous maintenant le 4 juillet 1756. Robert-François Damiens trouve un travail chez un riche négociant de Petersbourg habitant à Paris. 2 jours plus tard, il se retrouve seul avec l’ordre d’attendre son maître. Il en profite pour faire le tour du propriétaire et se met à fouiller les armoires et les tiroirs. Il trouve un portefeuille et vole 240 Louis d’or. La raison ? On ne sait trop, mais c’est à ce moment qu’un des grands-oncles de Robert-François Damiens décède et il a besoin de rentrer en Artois pour s’occuper de l’héritage.

Seulement, sans un sou, impossible de rentrer. C’est ce qui aurait – semble-t-il – motivé ce vol. Un geste pour le moins étonnant surtout que quelques lignes plus haut, je vous faisais éloge de son professionnalisme. Qu’a-t-il pu lui passer par la tête ? Comptait-il le rendre dès l’héritage réglé ? Son maître ne veut rien savoir, il dépose une plainte dès le lendemain.

Robert-François Damiens rentre tout de même en Artois. Il passe par Béthune pour rendre visite à sa famille et arrive à Saint-Omer le 10 juillet. Il espérait habiter chez son frère Joseph-Antoine, mais – ne trouvant pas la maison à son goût –  préféra aller chez sa soeur, quelque temps et rendit visite à son père à Arcq.

Des officiers à Saint-Omer pour l’arrêter

C’est le 14 juillet que Joseph-Antoine, le père de Robert-François Damiens reçoit une lettre de Paris où il apprend que son fils a volé son maître et que des poursuites étaient engagées contre lui. Le patriarche voit rouge et se met dans une colère folle si bien que le vieil homme en tomba malade. Il tentera même de se suicider, mais sera rétabli quelques jours plus tard. Il supplie son fils de restituer les Louis d’or, ce que Robert-François Damiens refuse.

En Artois, il passe son temps avec sa famille allant même quelques jours à Dunkerque avec son frère et sa soeur. Deux jours plus tard, son frère fait l’aller-retour à Saint-Omer pour rapporter une tenue. Il revient avec une mauvaise nouvelle : le signalement de Robert-François Damiens est donné et des officiers viennent pour l’arrêter. 

Les deux frères décident de partir de Dunkerque et laissent leur sœur rentrer seule chez elle. Par un détour à St-Venant, ils se rendent à Ypres où ils restent plusieurs semaines. Ils y eurent – semble-t-il – ces paroles : « Si je reviens en France ? Oui, j’y reviendrai; j’y mourrai et le plus grand de la terre mourra aussi et vous entendrez parler de moi… » Ce sont quand même des paroles très étranges. Peut-on voir ici, un acte prémédité ou une coïncidence ?

Retour en France

On ne sait trop comment, mais le 10 septembre, un valet de paris vient l’avertir que le magistrat voulait lui parler. Il décide donc de partir, mais se rend avant à Saint-Omer pour récupérer des louis d’or confiés à sa soeur. Une dispute éclate quand il sait que sa famille s’était chargée de rendre tout ce qu’il restait à l’ancien maître de Robert-François Damiens.

Il part fâché et se rend tantôt chez un cousin à Hermanville, tantôt à Avesnes-le-Comte ou encore à Villers-Châtel. Il séjourna quelques jours Arras pour régler son affaire d’héritage. Une fois réglé, et 400 livres en poche, il passe son temps à jouer et à boire, se renfermant sur lui-même encore un peu plus.

Nous sommes le 20 décembre et – de passage chez un parent fermier – il aurait dit : « … le Royaume, sa fille et sa femme étaient perdus ». Étrange, étrange… D’autant plus qu’il répétera ces paroles une fois rentré à Arras.

Le 25, il réserve une place pour un carrosse qui part le 28 pour Paris sous le nom de Breval. Le 31, il rejoint son frère Jacques-Louis à Paris où, très surpris, lui reproche d’être revenu alors que la justice était à sa recherche. Robert-François Damiens lui assure qu’il ne restera pas très longtemps. Il demande s’il connaît la nouvelle adresse de sa femme. Jacques-Louis hésite, mais finit par lui donner.

Les retrouvailles avec sa femme et sa fille

Il se rend donc à cette adresse, mais elle n’est pas là. On l’autorise à attendre son retour dans la cuisine où elle travaillait. Enfin ! Elle rentre et quelle ne fut pas sa surprise de le trouver là après toutes ces semaines sans aucune nouvelle. Il lui disait qu’il ne pouvait pas rester très longtemps et qu’il devrait bientôt retourner dans son Artois natal. 

Elizabeth, ravie de retrouver son mari, l’héberge pour la nuit à l’insu de la maîtresse des lieux. Le lendemain, c’est avec une immense joie qu’il retrouve sa fille, Marie-Elizabeth. Il le savait, il mettait en danger leur sécurité en restant près d’elles et pouvait être arrêté à tout moment. C’est le 3 janvier que sa femme et sa fille l’accompagnent vers la rue Saint-Martin et qu’ils se quittèrent – sans le savoir – pour toujours.

Le jour de l’attentat

5 janvier 1757, la veille de l’épiphanie. On s’apprête à tirer les Rois. Il fait un froid glacial et la nuit tombe peu à peu sur le Château de Versailles. Les gardes munis de flambeaux éclairent le passage de Louis XV qui souhaite rendre visite à sa fille. Il reste un moment puis se retire et s’apprête à monter dans son carrosse.

Notre Artésien, qui a loué un peu plus tôt un chapeau et une épée se fond dans la foule présente. Au moment où le Roi s’apprête à monter dans son carrosse, il transperce la haie de gardes et frappe le Roi, qui croit d’abord à un coup de poing. Mais très vite, il découvre son flanc ensanglanté. Robert-François Damiens tente alors de s’enfuir, mais le dauphin et ses gardent le rattrapent, le plaque au sol quand soudain, le roi s’écria : « Qu’on l’arrête et qu’on ne le tue pas ! »  Le roi est dans tous ses états et finit par s’évanouir. Il revient vite à lui et eut ses paroles : « Je suis assassiné, je vais mourir. Allez me chercher un confesseur ».

Que Louis XV se rassure, sa blessure est superficielle et il s’en sortira indemne. Mais le mal est fait. Les gardes pensent qu’il y a des complices ou qu’il s’agit d’une conspiration. Il sera interrogé, torturé cependant, il assure avoir agi seul et qu’il voulait donner un avertissement au Roi : « Pour qu’il écoute davantage le gouvernement et son peuple ! ».

"La journée sera rude"

Dès lors, il est transporté à la Conciergerie et incarcéré dans la même cellule que Ravaillac. Sans cesse torturé, il est attaché sur son lit par des anneaux scellés au plancher. Des cris de souffrance sortent de sa cellule. On lui applique des fers brûlants sur la plante des pieds… entre autres. 

Louis XV sait qu’il s’agit ici d’un acte isolé et finira par vouloir lui pardonner. Il tenta même d’obtenir du Parlement qu’on l’étranglât plutôt que la torture.

Toutefois, le royaume connaît une crise politique et religieuse. Robert-François Damiens sera finalement jugé du 12 février au 26 mars pour tentative de :

  • Régicide
  • Parricide, le Roi considéré comme le Père de tous 
  • Déicide, le Roi considéré comme un envoyé de Dieu. 

Il sera reconnu coupable et condamné à être écartelé et son corps jeté aux flammes.

Le 28 mars, il est conduit sur la Place de Grève, nu sous une chemise. « La journée sera rude », aurait-il déclaré. On lui fait tenir une torche de cire, devant une foule immense qui a fait le déplacement. Je vous épargne la description précise de la sentence – qui est atroce –, mais notre Artésien a énormément souffert. 

On lui tendit la main droite, dans laquelle on avait attaché le couteau avec lequel il avait tenté d’assassiner le roi et on y mit le feu. Il est tenaillé aux tétons, aux bras, aux cuisses et aux jambes.

Pour l’écarteler, les bourreaux ont choisi 4 jeunes chevaux fougueux. Mais, ils ont du mal à séparer les membres du pauvre Robert-François. La scène est interminable… Les bourreaux décident de couper les nerfs de chaque membre pour abréger ses souffrances.

« Casanova y aurait assisté d’ailleurs et d’après lui, bon nombre de femmes étaient " émoustillées " devant ce spectacle et serait vanté d’avoir eu des rapports sexuels pendant ce triste spectacle »
Casanova
Giacomo Girolamo Casanova

Plus aucune trace de Robert-François Damiens

Il ne reste que le bras gauche du malheureux. On force le dernier cheval à tirer et c’est à ce moment-là que les souffrances de Robert-François sont terminées. Ses membres et son tronc sont jetés aux flammes. On raconte que hormis des cris atroces de douleurs, il ne répéta sans cesse :  » Mon dieu, ayez pitié de moi ! « .

Le lendemain, les juges de Damiens se rassemblent à nouveau. Satisfaits et heureux de la veille – et comme s’ils n’en avaient pas assez faits – ils déclarent que tous les biens, meubles et immeubles sont acquis et confisqués au Roi et que la maison où il est né sera démolie, sans qu’aucune autre maison ne puisse être un jour reconstruite sur ce terrain. Je n’ai pas pu savoir si tel était encore le cas aujourd’hui. Ils ordonnent également que sa femme, sa fille et son père soient tenus de fuir du royaume et de ne jamais y revenir, sous peine d’être pendus sans procès et que toutes les familles portant le nom de Damiens doivent expressément changer de nom sous peine des mêmes sentences.

Cet attentat a engendré une grande indignation dans l’Artois si bien que des délégations – honteuse – se sont rendues à la cour pour implorer le pardon du Roi au nom de l’Artois. La ville d’Amiens aurait même supplié le Roi de changer de nom !

Pour la petite histoire, le Parlement n’a ailleurs pas apprécié si bien qu’il jetât le bourreau en prison et a été condamné à une amende. 

Une autre version…

Ce sont ici toutes les déclarations officielles des différents rapports, notamment celui du Prince de Croy et tout porte à croire que ce soit la vérité.

Toutefois, en 2010, Marion Sigaut publie un roman historique qui dévoile une tout autre vérité. Selon ses recherches, elle décrit le Roi comme un pédophile, aimant les jeunes filles et aurait abusé de la fille de Robert-François Damiens. D’où son envie d’assassiner le Roi.

Elle stipule également que plusieurs enfants entrés dans un couvent sont portés disparus. Le Parlement et les services du Roi ont voulu étouffer l’affaire en éliminant Robert-François Damiens. Cependant, beaucoup d’historiens ne croient pas en cette révélation, mais elle a le mérite de poser des questions sur le supplice de Damien et la véritable raison en plein siècle des Lumières.

Pour compléter cette balade :

Cette copie des pièces originales du procès fait partie des mes sources. C’est très instructif… je vous le conseille !

Et le précis historique qui vient aussi compléter toute cette triste affaire. 

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