Lens 1919… Ici, le néant se confond avec les ruines encore fumantes. Je vous amène à la fin de la première guerre mondiale, au moment où la renaissance de Lens prend tout son sens. Suivez-moi…

Lens après l’Armistice

Fin de l’hiver 1919 : l’armistice est officialisé depuis quatre mois maintenant et Lens – comme beaucoup de villes situées près du front – a énormément souffert. Certaines s’en sortent plus ou moins bien, mais d’autres sont totalement détruites. Et c’est ici, en plein coeur de l’Artois, que les Allemands se sont déchaînés. Ils ont pillés, obliger la population à s’exiler, détruits les bâtiments, les commerces. En fuyant la ville et comme si ils n’en avaient pas fait assez, ils ont bombardés tout ce qui pouvait l’être. Telle la mort, laissant dans son passage un épais brouillard, ils n’ont laissés aucune chance à habitants. Il n’y a plus rien. Les maisons ont laissé place à des trous béants, la mairie n’est plus que ruine et la gare a été complètement détruite. Lens est morte.

Ils reviennent à Lens

Beaucoup pensaient que Lens ne pourrait jamais se remettre d’une telle horreur et étaient convaincus qu’elle était définitivement morte. Seulement, à cette époque, on ne mesurait pas le caractère des Lensois. Des gens résignés, mais volontaires. Des gens qui n’ont plus rien mais profondément attachés à leur territoire. Qui d’autres que ces Lensois pouvaient faire renaître l’espoir de ce chaos ?

Ce sont ces gens-là… ces gens qui malgré la tâche immense qui les attendait se sont mis au boulot. Un journaliste de l’époque écrivait ces quelques mots : « la description la plus détaillée possible ne suffit pas à rendre l’impression de néant qui se dégage de la ville. Les mots ne sont rien face à cette réalité glaçante. »

Photo d'un abris Lensois
Voici une photo d'un abri d'une des familles revenues à Lens

Parmi les premiers à être rentré chez lui, je vous présente la famille Coffrier. Sa fille Georgette est d’une maigreur à rendre malade. Elle sautille d’obus en grenades parmi les décombres de la cité et du haut de ses 5 ans, la vie ne l’a pas épargnée. Elle a côtoyé la mort, l’horreur et la guerre durant des 4 dernières années – pratiquement toute sa vie finalement.

Photo d'une petite fille à lens
La petite Georgette

Son père, après avoir été au ravitaillement à pied à Grenay, Douai où Arras occupait ses journées à parcourir la ville déserte. Il arrivait à savoir ou était telle maison et à qui elle appartenait. Un véritable prospecteur de ruines qui s’avérait être très utile au fur et à mesure que les gens revenaient. Il mettait sur chaque ruine, une inscription pour faciliter le retour des habitants.

Interrogé par le journaliste, Mr Coffrier clamait fièrement :  » Je porte dans ma tête toute la ville… » Il rêvait d’être le guide du président Wilson s’il venait à visiter sa ville bien-aimée.

Continuons notre visite et faisons la connaissance de Mr Lefosseux. Il est aussi l’un des premiers à être rentré à la maison. Approchons-nous discrètement… il est en train de clouer son enseigne sur une poutre encore debout à l’entrée de sa cave : bienvenue au « Cheval rouge ». Mr Lefosseux est maréchal-ferrant et c’est en souriant qu’il disait : « C’est tout ce que j’ai sauvé avec mon enclume et ma peau. Avec tout ce qui me reste, je vais essayer de recommencer ma vie. » Lui qui a été emprisonné durant 18 mois pour avoir jeté un Boche en bas de son escalier qui l’insultait et allait le voler. Lui, qui en quatre ans a perdu 45 kilos ! « Beaucoup sont morts pour s’être dépêchés d’minger. Avec ce qu’on nous donnait ichi, in’ pouvot point s’étouffer ! ». Une fois sorti de sa geôle avec sa famille, il retrouvait sa maison… enfin, ses ruines. Il a fallu d’abord déblayer la cave…  » La nuit, les rats et les canards-crève-la faim – comme nous – venaient picorer nos débris ».

Photo de Lensois devant leur abris
Une mère et son fils devant leur abris en 1919

Et l'eau jaillit !

On le sait tous, l’eau c’est la vie et Mr Lefosseux n’avait d’autres choix que d’aller chercher l’eau du canal situé non loin des ruines de l’église. Il ne pouvait pas faire autrement que de faire boire à sa famille cette eau où l’on pouvait voir les cadavres en décomposition, gisant au fond. Même bouillie, cette eau – aussi vitale soit elle – déchiquetait les entrailles et était très dure à boire. La semaine passe et les revenants se font plus nombreux. Assez pour s’occuper du puits…

"Si je meurs, je mourrai en bon français ! »

Regardez au loin, derrière les ruines de Lens. Notre tribu se démène pour débloquer un puits et remonter une pompe. Symbole de tout un espoir, ce puits rassemble à lui seul leur avenir… Ils actionnent la pompe et quel bonheur quand l’eau jaillit spontanément des entrailles de la cité ! Cependant, elle est peut-être contaminée. Ils le savent, les allemands ont pris plaisir à empoisonner les sources des environs. C’est alors que notre Marechal-ferrant attrape une chope, et clame haut et fort : « Si je meurs, je mourrai en bon français ! » Après quelques minutes insoutenables, tout va bien pour le Marechal-ferrant. A la bonne heure ! 

Photo de l'église saint-léger de Lens détruite
Les ruines de Saint-Léger avec un écriteau : Lens veut renaître

Emile Basly, en compagnie de journalistes s’enfoncent dans les rues à peine déblayées. Confiant dans l’avenir, il déclare : « L’année prochaine, au mois de juin, je compte bien voir notre déblaiement terminé » et de finir par « si nous attendions que se réalisent les promesses du gouvernement, nous serions à peu près aussi avancés qu’au premier jour (…) en huit mois nous avons – généreusement – touché que cinq baraquements. »

Clemenceau dans les ruines de Lens

Le 11 août, Clemenceau se rend dans une Lens où les rues sont pratiquement toutes retracées. En haut de la cité, sur les ruines de l’église, les Lensois ont posé une pancarte : « Lens veut renaître ». Tout un symbole qui démontre toute la volonté de donner un nouvel avenir à la cité artésienne. Clemenceau, étonné de cette force qui se dégage des habitants ne peut être qu’admiratif.

Fier de ce que les Lensoises et Lensois ont accompli en si peu de temps, Emile Basly déclare haut et fort : « Vous êtes étonné ? Eh bien, j’ai la conviction que dans un an, Lens sera complètement déblayé ! » et de terminer par « nous avons confiance en vous ! ». 

Clemenceau, vivement ovationné durant de longues minutes, répondit : « En évoquant la misère de vos populations, dit-il, vous avez fait leur éloge ; monsieur le Maire, mais vous avez fait aussi le vôtre. Personne ne peut oublier que vous êtes restés dans à votre poste de devoir. Vous avez donné là, une grande leçon et c’est du réconfort que je reçois d’hommes tels que vous ! »  et de finir : « vous avez fondé votre ville sur le travail ingrat de l’homme (…) Elle a joué un grand rôle dans le pays, elle le continuera dans l’avenir ! » Une immense acclamation se lève de la foule conquise par le President du Conseil.

Photo des ruines de Lens
La rue de la gare complètement détruite

La vie s'organise dans les ruines de Lens

A l’automne, un journaliste du Matin écrivait ces mots à l’époque : « Et pourtant, ces déshérités de tout espoir, ces sans-foyers, ont l’âme énergique, le courage si haut, que les déconvenues ne peuvent mordre sur eux, ni le doute. »

Pourtant, le gouvernement les abandonnent. L’hiver arrive et les baraquements promis n’arrivent toujours pas. Cette ville qui a tant donné pour le pays souhaite simplement que l’état lui renvoie la pareille. Neanmoins, les lensois ne se laissent pas abattre en prenant les devants. Une fois la ville déblayée, ils ont eu la force de bâtir eux-mêmes des abris de fortune fabriqués avec du bois, du mortier et des briques issus des décombres. « On attend que ch’gouvernement tienne ch’parole ! » grognent un Lensois.

Quand Lens revivra,
ce sera grâce au courage et la fierté
de ses habitants.

Emile Basly

En avançant encore un peu plus dans les rues, les ménagères s’activent « Wassingue » à la main. Elles nettoient le seuil des misérables baraques et s’efforcent de lui donner la meilleure allure possible. C’est de la aussi que vient la légendaire fierté des Lensois…

La reconstruction de Lens

Il est temps de penser à la reconstruction et Emile Basly accompagné principalement de Mr Trognon, chef des services municipaux et de Mr Barthélemy, directeur des travaux de la ville voient les choses en grands ! Ils ont de grands projets pour la ville avec un gigantesque abattoir, une station frigorifique, une nouvelle gare, des rues de 18 mètres, de larges avenues mais aussi des squares. 

Photo des ruines de l'église saint-Léger
Une autre point de vue des ruines de l'église Saint-Leger

Petite anecdote

un vieux mineur, devenu menuisier s’était construit pendant quatre mois, une petite baraque. Sauf qu’elle se trouvait au milieu d’une future avenue que l’architecte a dessinée. En riant de cette mésaventure, le vieux mineur : "Je m’en doutais un peu… mais bah, allez tout !". Il demanda seulement d’avoir une dizaine de jours pour pouvoir déménager ses affaires et de se mettre à l’alignement… Preuve, s’il en fallait, de la bonne volonté des Lensois.

Poincaré à Lens

Lors de sa visite en décembre 1919, le président Poincaré n’a pu que constater les efforts de la ville. Il s’est vite rendu compte qu’une nouvelle vie se mettait en place avec des commerces qui se sont établis à même les caves. Une pharmacie par là, un estaminet par ici. Entre temps, la ville reçu la haute distinction de ville martyr et Basly en profita pour remercier le gouvernement et rappela une nouvelle fois le courage et l’abnégation de la population lensoise pour que Lens revive ! Il demande au président aussi que tous les moyens soient mis en œuvre pour œuvrer à la reconstruction de la ville. Le message est subtilement passé et il invite le président à revenir prochainement pour se promener dans la « nouvelle Lens ».

Visite du président Poincaré à Lens
Emile Basly guide le président Poincaré dans les ruines de Lens

À son départ, Poincaré remettra 3000 francs pour les indigents et les malades et affirma à Basly : “Je suis certain, cher ami, que Lens saura montrer pendant ces prochaines années de paix, le même courage pendant la guerre »..

C’est ici que notre balade à Lens se termine. J’ai essayé de résumer au travers de mes recherches, tout le courage des Lensois qui furent malmenés, traumatisés, blessés, humiliés et lapidés. Ces Lensois qui ont appris pendant ces quatre années le pire de la méchanceté humaine avec l’atrocité de la guerre mais aussi le meilleur avec l’espoir, la volonté de tout un peuple qui restera uni et solidaire.

 » Je laisse à Emile Basly les mots de la fin :  » L’Allemagne espérait anéantir à jamais ces exploitations (les mines de Lens). Elle a tout fait pour cela. Mais ici aussi, la tâche ne rebute pas les hommes qui s’y sont consacrés (…) De la rapidité de la mise en état de nos mines dépend non seulement l’avenir de Lens, mais celui de toute la France ! «  

Sources

Si cet article vous a plu,
ne le gardez pas que pour vous.
Partagez-le ! 😉

merci de partager ! 😉