La Forgeronne de Divion


18eme siècle, Artois, Balade, Divion, legende / dimanche, août 26th, 2018

Pour cette 10e balade en Artois, je vous emmène à Divion… Une petite ville au cœur du Pas-de-Calais, née sur les bords de La Biette (un charmant cours d’eau long de près de 9 km qui prend sa source à Diéval pour traverser les villes d’Ourton, de Divion et se jette dans la Lawe à Bruay-la-Buissère). Son histoire me permet d’en faire un voyage dans le temps qui je l’espère, vous surprendra.

Divion, toute une histoire

Avant de partir au 18e siècle et de rejoindre notre artésienne, parlons un peu de la ville de Divion. Elle est située à l’intersection de deux grandes routes : la célèbre Chaussée Brunehaut (ancienne voie romaine « Via Cosquaéra ») qui part d’Arras pour rejoindre Thérouanne et l’ancien chemin Gaulois qui relie Béthune à Saint Pol, l’actuelle RN 41. Ce sont ces deux voies qui auraient donné le nom au village de Divium (duse vix pour deux voies). Au 11e siècle, Divium devient Dovis qui deviendra ensuite Dovium pour prendre finalement, le nom que l’on connaît tous aujourd’hui, Divion.

Jeanne de Divion - Artois Balade
Jeanne de Divion – Artois Balade

Plusieurs grandes familles ont possédé Divion jusqu’en 1895, mais une parmi toutes, défraya toutes les chroniques du 14e siècle : la famille de Divion avec les frasques de la belle et intelligente Jeanne de Divion. Le 6 octobre 1331, elle est brûlée par arrêt du parlement, comme faussaire et sorcière. Cela aurait pu être une balade intéressante mais repris tellement de fois que je n’aurais pu apporter rien de plus. Vous trouverez plus d’infos en cliquant ici.

Il y avait aussi un château à Divion. Avec ses 14 tourelles, c’était une belle et grande forteresse de premier ordre. Partiellement détruit en 1710 lors du siège de Béthune, il fut complètement détruit en 1791. Ensuite, vient le temps des houillères où on trouvait deux puits : celui de La Clarence et le numéro 5 des mines de Bruay.

Voici quelques photos d’époque de Divion…

La fille du Maréchal-ferrant

Nous sommes donc à la fin du 18e siècle et Divion – comme toute la France à cette époque – connaît un véritable bain de sang sous le régime de la terreur. Robespierre sera sans doute bientôt guillotiné et le mouvement touche donc à sa fin.

À l’intersection des deux grandes routes dont je vous ai parlé plus haut, se trouve une belle et grande croix datant du 15e siècle. Toute de grès, elle est ornée d’un croisillon étroit, représentant Jésus sur les genoux de la Vierge Marie. On sait peu de choses sur cette croix, elle n’est pas datée et ne comporte aucune inscription, mais elle fait partie du paysage Divionnais depuis toujours. Mais un matin, un évènement réveilla le village : la croix est tombée, cassée en deux morceaux.

Chacun y va de son commentaire : pour certains, ce sont les révolutionnaires tandis que pour d’autres, le vent qui soufflait très fort à cet endroit en serait la cause. Mais tous s’accordent à dire qu’il fallait trouver une solution pour la réparer. Non mais c’est vrai, cette intersection sans la croix serait triste et monotone. Il faut sauver la croix ! Très bien… Mais comment ? Par qui ?

Le maire de l’époque et son adjoint se mettent à la recherche de celui qui pourra réparer la croix. Tous les piqueurs de grès des environs sont consultés et malheureusement, aucun d’entre eux n’est capable de réparer la croix. Le grès est tellement pourri par les 3 derniers siècles qu’elle risque de s’effriter et de fissurer. Une seule solution s’impose : il faut la remplacer totalement. Seulement, le budget de la commune ne permet pas de faire face à cette dépense et les deux élus refuse cette proposition.

Il est temps de se balader un peu dans les rues de Divion du 18ème siècle. Le village compte à peine 500 habitants et l’on vit essentiellement de l’agriculture. Avançons un peu et dirigeons nous vers la forge de Maître Piéfort, le maréchal-ferrant du village où le maire est réuni avec plusieurs cinsier. La discussion tourne bien évidemment autour de la croix et tout le monde est d’accord pour trouver une solution rapidement. Et c’est à ce moment que Maître Piéfort s’écria :
– Mais non d’une pipe ! Pourquoi n’en avez-vous pas parlé à Véronique ?
– Ah bah oui, pourquoi ? Se demandent les autres.

Voici le moment de rencontrer notre artésienne du jour. Je vous présente Véronique Piefort. Fille de Maître Piéfort, elle est connue pour être la seule forgeronne de l’Artois. Si j’ai décidé de vous parler de Véronique, c’est que son destin allait faire d’elle une femme d’exception et qu’elle était destinée à être l’héroïne du village.

La forge des Piéfort se transmettait de génération en génération et se trouvait depuis toujours au centre du village. Maître Piefort est veuf. Sa femme est morte au moment d’accoucher de Véronique et plus les années passaient et plus il est évident qu’elle était la seule qui pouvait reprendre la forge. Son père, Jacques, lui a tout appris du métier et depuis plusieurs années maintenant, Véronique l’aide à la forge. Une femme dans une forge n’est pas courant à l’époque et ce qui est étrange pour les gens de passage est devenu ordinaire pour Les Divionnais. Ils ne sont plus surpris de la voir manier le marteau, attiser le feu ou aider son père à ferrer les chevaux. Mais Jacques prend de l’âge, Véronique dirige de plus en plus la forge et – à la grande fierté de son père – mène d’une main de maître l’affaire familiale.

Revenons à la croix de Grès et à son impossible réparation. Le Maire lui parle de ce problème et de tous les tracas qu’il rencontre pour la réparer. Véronique se rend alors à l’intersection où se trouve la croix et après quelques heures de réflexions, elle apporte la réponse que tout le monde attend : oui, je peux la réparer ! 

Les Divionnais sont attachés à leur croix, et même si Véronique est appréciée, ils s’inquiétent de savoir comment elle peut réussir là où tous les piqueurs de grès, n’ont pas voulu tenter l’impossible.
Le Maire, optimiste, répond : vous verrez bien ! Véronique a plus d’un tour dans son sac !

Divion - La croix de grès.jpg

Détail de la croix de grès de Divion

La Croix est sauvée

Elle se met immédiatement au travail. Les villageois – curieux – la surveillent, épient ses moindres faits et gestes dans la forge. Elle se rend ensuite sur l’intersection pour remonter la croix en la faisant tenir avec trois agrafes qu’elle vient à peine de forger. Elle soude le tout avec de la poix et chacun peut s’émerveiller de revoir ainsi la croix, à nouveau debout. Quelques jours plus tard, elle la consolide en la cerclant avec une couronne de fer. Cette fois, la croix est réparée !

Depuis cette réparation, Véronique devient célèbre dans les environs. Tous les hommes viennent de loin, pour faire ferrer leur cheval par la fameuse fille forgeron de Divion et par la même occasion, tourner autour de Véronique qu’on dit jolie, forte et bien proportionnée. C’est en 1820 qu’elle épouse Théodore Paul Hernu. Elle décède à plus de 90 ans à Divion et pu transmettre la forge familiale à son fils Jacques qui nommera l’atelier : à la forgeronne. Une excellente idée, vous en conviendrait…

Quant à la croix de Grès, elle reste debout durant plus de deux siècles. C’est en 1990, lors d’une grosse tempête, que les agrafes et la couronne métallique de Véronique cédèrent. la croix tombe une seconde fois pour se briser en une douzaine de morceaux. Classée monument historique deux ans auparavant, elle est réparée en 1994. Depuis, elle trône fièrement – pas très loin de son emplacement initial – à l’intersection des deux voies historiques de la ville. Véronique peut être fière de sa réparation sur la croix et Divion peut être fière d’avoir la seule femme forgeronne dans l’histoire de l’Artois.

Divion - La croix de grès.jpg

Mais il était écrit que le destin de Véronique était programmé pour être exceptionnel. Aux alentours de 1805, le Moniteur officiel (journal fondé en 1789 qui fut longtemps l’organe officiel du gouvernement français jusqu’en 1901) rapporte qu’une femme forgeronne ferra le cheval de Napoléon. Oui, l’empereur lui-même !


Napoléon s’approche et ne dit aucun mot, la laissant travailler…


Avec sa hotte bien chargée, Véronique revient du marché de Lillers où elle s’est rendu à pied. Arrivé à Burbure, elle décide de faire une halte pour se reposer quelques instants. Elle se pose devant une forge pour surveiller le travail de deux jeunes hommes et se mettent à discuter quand soudain, le bruit de deux compagnies s’arrêtent devant la forge. Un officier s’approche et leur demande de ferrer le cheval de l’empereur. Euh… Véronique et les deux gars restent sans voix. Est-ce possible ? Elle, fièrement, affirme haut et fort qu’elle peut aisément remplir ce travail et bien mieux que tout le monde. L’officier acquiesce. Intrigué de voir une femme ferrer un cheval et surtout celui du « Petit Caporal », officiers et sous-officiers s’agglutinent rapidement autour de la forge voir Véronique à l’œuvre. Napoléon s’approche et ne dit aucun mot, la laissant travailler. Une fois son cheval ferré, Napoléon lui dit : Mademoiselle ou madame ? Je ne sais… mais toutes mes félicitations… En même temps, il lui tendit la main.

Véronique, intimidée, tend la main à son tour et l’empereur la lui serra fermement en lui glissant une pièce de monnaie. Aussi vite qu’il est arrivé, Il quitte Burbure en trombe avec sa troupe vers le Boulonnais. Elle ouvre la main et voit briller un Napoléon d’or tout neuf…  » Je lui ai ferré son cheval. J’ai ferré le cheval de l’empereur !! Vive Napoléon ! « 

Ce bout de vie de Véronique ajoute un peu plus de saveur à la légende de la femme forgeron de Divion. Ce Napoléon d’or se transmettra de génération en génération.


La légende de la croix de Grès

Cette croix semble être là depuis toujours… C’est presque vrai, elle était déjà là au XVe siècle. Deux versions s’opposent sur la véritable existence de cette croix.

La première dit qu’une femme folle de douleur après le décès de son enfant ait été retrouvée morte à cet endroit. La moisson était terminée, des fleurs et de la verdure ornaient la dernière voiture. Une certaine Jeanne se trouvait dans cette voiture avec son enfant. Les chevaux effrayés par les cris de joie s’emportent. L’enfant est déséquilibré et tombe. Il mourra piétiné par les chevaux. La pauvre mère devient folle et venait tous les jours à l’endroit du terrible accident. Pour lui rendre hommage, les villageois y élèveront une croix de bois. Sa mère l’entretint longtemps et un matin, on la trouva morte de froid serrant dans ses bras la croix de bois. Alors les seigneurs de Divion remplacèrent la croix de bois par une croix de grès afin de rappeler la douleur de “Jeanne la Folle“ où ils firent sculpter une ‘Piëta’.

L’autre version est aussi due à une Jeanne. La fameuse Jeanne de Divion, brûlée vive le 6 octobre 1331. Le village, dont la réputation dans toute l’Artois est entachée par ce scandale aurait érigé cette croix pour se racheter de la trahison de Jeanne.

À vous de choisir la version qui vous plaira le mieux, mais aucun écrit ne peut déterminer l’origine exacte de cette croix.

Divion - La croix de grès.jpg

Et pour terminer, ce court-métrage écrit et réalisé par les jeunes du Club Ados de Divion dans le cadre des « Légendes animées en Artois » coordonné par l’association Cellofan.

J’espère que cette 10ème balade vous aura plus… n’hésitez surtout pas à la partager ou la commenter ! Merci…


Sources : Ville de Divion ; Chroniques Artésiennes de Jean Ratel ; gallica.bnf ;
recherches personnelles


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