Pour cette nouvelle balade en Artois, je vous emmène à Divion. Cette petite ville du Pas-de-Calais est née sur les bords de La Biette qui prend sa source à Diéval pour traverser Ourton, Divion et se jette dans la Lawe à Bruay-la-Buissère. Partons faire la connaissance de Véronique Piefort, la forgeronne de Divion, une oubliée de l’Histoire.

Divion, toute une histoire

Avant de partir au 18e siècle pour rejoindre notre Artésienne du jour, parlons un peu de Divion. Située à l’intersection de la célèbre Chaussée Brunehaut qui part d’Arras pour rejoindre Thérouanne et de l’ancien chemin gaulois qui relie Béthune à Saint Pol, l’actuelle RN 41. C’est à cette intersection que Divium (duse vix pour deux voies) s’est construit. Au 11e siècle, Divium devient Dovis qui deviendra ensuite Dovium pour prendre finalement, le nom que l’on connaît tous aujourd’hui, Divion.

Jusqu’en 1895, plusieurs grandes familles ont possédé Divion, mais une parmi toutes, défraya les chroniques du 14e siècle. La famille de Divion avec les frasques de la belle et intelligente Jeanne de Divion. Le 6 octobre 1331, elle est brûlée par arrêt du parlement, comme faussaire et sorcière. Cela aurait pu être une balade intéressante, mais repris tellement de fois que je n’aurais pu apporter rien de plus d’informations.

Il y avait aussi un château à Divion. Avec ses 14 tourelles, c’était une grande forteresse. Partiellement détruite en 1710 lors du siège de Béthune, elle est complètement détruite en 1791. Ensuite vient le temps des houillères où on trouvait deux puits : celui de La Clarence et le numéro 5 des mines de Bruay.

Gravure de Jeanne de Divion
Jeanne de Divion naît vers 1293. Fille et héritière d'Havet de Divion, gentilhomme de la châtellenie de Béthune. Accusée de faux en écriture, elle sera brûlée vive le 6 octobre 1331 à Paris

La fille du Maréchal-ferrant
 de Divion

Maintenant que nous en savons plus sur Divion, revenons à la fin du 18e siècle. Comme toute la France, l’Artois connaît un véritable bain de sang sous le régime de la terreur.

À l’intersection des deux grandes routes se trouve une belle et grande croix datant du 15e siècle. En grès, elle est ornée d’un croisillon étroit, représentant Jésus sur les genoux de la Vierge Marie. On sait peu de choses sur cette croix, elle n’est pas datée et ne comporte aucune inscription. Mais elle est là et elle fait partie du paysage Divionnais depuis toujours. Un matin, le village se réveille sous le choc : la croix est tombée, cassée en deux morceaux. 

Chacun y va de son commentaire : pour certains, ce sont les révolutionnaires tandis que pour d’autres, c’est le vent qui en serait la cause. Mais tous s’accordent à dire qu’il fallait trouver une solution pour la réparer. Il faut sauver la croix ! Très bien… Mais comment ? Par qui ?

Le maire et son adjoint se mettent à la recherche de celui qui réparera la croix. Tous les piqueurs de grès des environs sont consultés et malheureusement, aucun d’entre eux n’est capable de réparer la croix. Le grès est tellement pourri qu’elle risque de s’effriter et de se fissurer. Une seule solution s’impose : il faut la remplacer totalement. Seulement, le budget de la commune ne permet pas de faire face à cette dépense et les deux élus refusent cette proposition.

Divion au 18e siècle

Baladons-nous dans les ruelles du Divion du 18e siècle. Le village compte à peine 500 habitants et vit essentiellement de l’agriculture. Avançons un peu et dirigeons-nous vers la forge de Maître Piéfort, le maréchal-ferrant du village où le maire est réuni avec plusieurs censiers. La discussion tourne bien évidemment autour de la croix et tout le monde est d’accord pour trouver une solution rapidement. Et c’est à ce moment que Maître Piéfort s’écria :

– Mais non d’une pipe ! Pourquoi n’en avez-vous pas parlé à Véronique ?

– Ah bah oui, pourquoi ? Se demandent les autres.

C’est le bon moment de vous présenter notre Artésienne du jour. Voici Véronique Piefort. Fille de Maître Piéfort, elle est connue pour être la seule forgeronne de tout l’Artois. Si j’ai décidé de vous parler de Véronique, c’est que son destin allait faire d’elle une femme extraordinaire et qu’elle était destinée à être l’héroïne du village.

La forge des Piéfort se transmettait de génération en génération. Elle se trouvait depuis toujours au centre du village. Maître Piefort est veuf, sa femme est décédée en accouchant. Il le sait, seule Véronique peut reprendre la forge de son père. C’est lui qui lui a tout appris et Véronique l’aide tous les jours à la forge. Une femme dans une forge n’est pas courant à l’époque et ce qui est étrange pour les gens de passage est devenu ordinaire pour Les Divionnais. Ils ne sont plus surpris de la voir manier le marteau, attiser le feu et ferrer les chevaux. Jacques prend de l’âge et Véronique dirige plus souvent la forge. Elle fait la grande fierté de son père.

Gravure représentant un forgeron du 18eme

Véronique a plus d’un tour dans sons sac !

Le Maire lui demande d’aller jeter un œil à la croix. Véronique se rend alors à l’intersection où se trouve la croix et après quelques heures de réflexions, elle apporte la réponse que tout le monde attend : oui, je peux la réparer ! Surpris, les Divionnais s’inquiètent de savoir comment elle peut réussir là où tous les piqueurs de grès n’ont pas voulu tenter l’impossible. Le Maire, optimiste, rétorque : vous verrez bien ! Véronique a plus d’un tour dans son sac !


Elle se met immédiatement au travail. Les villageois – curieux – la surveillent, épient ses moindres faits et gestes. Un jour, elle se rend à l’intersection pour remonter la croix en la faisant tenir avec trois agrafes qu’elle vient juste de terminer. Elle soude le tout et chacun peut à nouveau retrouver la croix, à nouveau debout. Quelques jours plus tard, elle la consolide en la cerclant avec une couronne de fer. Cette fois, la croix est réparée !

Depuis cette réparation, Véronique devient célèbre dans les environs. Tous les hommes viennent de loin, pour faire ferrer son cheval par la forgeronne de Divion. C’est aussi l’occasion de tourner autour de Véronique qu’on dit jolie, forte et bien proportionnée.

Le cheval de Napoléon

Mais il était écrit que le destin de Véronique était fait pour être exceptionnel. Vers 1805, le Moniteur officiel rapporte qu’une femme forgeronne ferra le cheval de Napoléon. Oui, l’empereur lui-même !

Avec sa hotte bien chargée, Véronique revient à pied du marché de Lillers. Arrivée à Burbure, elle décide de faire une halte pour se reposer quelques instants. Elle se pose devant une forge pour regarder travailler les forgerons locaux. Soudain, deux compagnies s’arrêtent devant la forge quand un officier s’approche et leur demande de ferrer le cheval de l’empereur. Véronique et les deux gars restent sans voix.

– Est-ce possible ?

Fièrement, Véronique affirme : bien sûr, je m’en occupe !

L’officier acquiesce. Intrigué de voir une femme ferrer un cheval et surtout celui de l’empereur, officier et sous-officier s’agglutine rapidement autour de la forge voir Véronique à l’œuvre. Napoléon s’approche et ne dit aucun mot, la laissant travailler. Une fois son cheval ferré, il tend la main et dit : 

Mademoiselle ou madame ? Je ne sais…
mais toutes mes félicitations… 

L’empereur tend la main à Véronique. Intimidée, elle lui tend la sienne et il la serra fermement en lui glissant une pièce de monnaie. Aussi vite qu’il est arrivé, il quitte Burbure en trombe avec ses troupes vers le Boulonnais. Elle ouvre la main et voit briller un Napoléon d’or tout neuf…  

– « Je lui ai ferré son cheval. J’ai ferré le cheval de l’empereur !! Vive Napoléon ! »

À la forgeronne

C’est en 1820 qu’elle épouse Théodore Paul Hernu. Elle décède à plus de 90 ans à Divion et pu transmettre la forge familiale à son fils Jacques qui nommera l’atelier : à la forgeronne. Une excellente idée vous en conviendrait…

Quant à la croix de Grès, elle reste debout durant plus de deux siècles. C’est en 1990, lors d’une grosse tempête, que les agrafes et la couronne métallique de Véronique cédèrent. La croix tombe une seconde fois pour se briser en une douzaine de morceaux. Classée monument historique deux ans auparavant, elle est réparée en 1994. Depuis, elle trône fièrement – pas très loin de son emplacement initial – à l’intersection des deux voies historiques de la ville. Véronique peut être fière de sa réparation sur la croix et Divion peut être fière d’avoir la seule femme forgeronne dans l’histoire de l’Artois.

Ce bout de vie de Véronique ajoute un peu plus de saveur à la légende de la femme forgeronne de Divion. Ce Napoléon d’or se transmettra de génération en génération.

Sources

Si cet article vous a plu,
ne le gardez pas que pour vous.
Partagez-le ! 😉

merci de partager ! 😉