Cette balade nous emmène dans les corons de la fosse 2 d’Hersin-Coupigny de l’entre-deux-guerres. L’Artois porte encore des stigmates de la Première Guerre mondiale. En partie détruit et dévasté, les Artésiens reviennent peu à peu après le conflit chez eux. L’activité minière reprend progressivement une activité normale, mais la crise du logement mènera certains propriétaires – peu scrupuleux – à augmenter injustement les loyers. Le gouvernement mettra au moins 10 ans à réagir. Entre-temps, en Artois comme un peu partout en France, des familles seront expulsées de leur logement

Henri, Odile et leurs 14 enfants

Baladons-nous dans les rues d’Hersin-Coupigny pendant l’hiver 1920. Je vous présente la famille Fontaine qui habite une modeste habitation aux allures de corons, noircie par la poussière du terril numéro 2 de Noeux de la compagnie des mines du même nom.

Henri 47 ans et Léonie 41 ans sont parents de 14 enfants. Madame attend son 15e qui ne doit plus tarder à naître. La plus âgée a 22 ans et la plus jeune, à peine 12 mois. Ils habitent la même maison depuis 15 ans maintenant. Henri tient un petit commerce de volaille où il vend ses oeufs et ses meilleures poules. À première vue, c’est un travail compliqué néanmoins suffisant pour payer le loyer à leur propriétaire, Mr Depecker, brasseur à Béthune. Tout va bien pour le moment jusqu’à ce que leur propriétaire décide de vendre leur maison. Henri aimerait en devenir le propriétaire, mais il ne peut réunir l’argent pour l’acheter.

C’est M. Lhermitte, cultivateur à Hersin-Coupigny qui profita de l’occasion pour acheter la maison de la famille Fontaine. Nouveau riche depuis la fin de la guerre, il signifie à Henri qu’il est temps pour lui et sa famille de trouver un autre logement. Officiellement, la famille est trop nombreuse, mais officieusement, il souhaite louer cette maison beaucoup plus chère à une période où les maisons se font rares.

Les Fontaine doivent quitter leur maison

Seulement, Henri met un point d’honneur à payer son loyer de 25 francs chaque mois. C’est difficile par moment, mais son nouveau propriétaire ne peut rien ne lui reprocher. Henri en est certain, il est dans son bon droit. À cette époque, il y a un gros vide juridique. La nouvelle loi sur les loyers en vigueur permet aux propriétaires de demander à leur locataire de partir. Très peu renseigné, Henri ne sait pas qu’il aurait pu demander un délai pour trouver une autre maison.

Le nouveau propriétaire en profite et assigne Henri devant le juge de paix. Eh oui, devant le juge ! Le magistrat d’Hersin-Coupigny fait respecter cette drôle de loi à la lettre et la famille Fontaine est sommée de quitter les lieux d’ici 6 semaines, faute de quoi, il y serait contraint par tous les moyens de droit. Henri est dépité et son propriétaire, aux anges.

Abasourdi par la décision du juge, Henri est persuadé qu’il ne sera pas expulsé : « Je ne dois rien à personne, j’ai seize enfants à ma charge et on ne peut m’empêcher de continuer mon commerce dans une maison que j’occupe depuis quinze ans ! » Pourtant, sur les conseils de ses amis, Henri se met à chercher une nouvelle maison. Il frappe à toutes les portes d’Hersin-Coupigny et les villages voisins. Et à chaque fois, on lui dit la même chose : vous avez trop d’enfants… Stop ! Il en a assez. Après tout, il est chez lui alors il dit à qui veut l’entendre : Je reste chez moi ! On verra bien si on ose me mettre à la porte et jeter mes enfants sur la rue ! »

Photo de la grande rue d'Hersin Coupigny

Six semaines plus tard…

Les 6 semaines passent et le vendredi 4 février 1921 à 10h, le propriétaire arrive devant la maison d’Henri. Il est accompagné de trois gros bras, d’un huissier et de deux gendarmes. Henri proteste, mais cela ne sert à rien. L’huissier ordonne de vider la maison. Léonie crie de toutes ses forces tandis qu’Henri tente de les empêcher. Les enfants, paniqués, crient et pleurent. Le propriétaire, protégé par les gendarmes esquisse un léger sourire narquois et s’impatiente de voir son logement vidé de ses locataires.

Léonie tente d’attendrir les déménageurs en leur présentant le berceau de sa fillette d’à peine douze mois. Mais rien n’y fait, ils continuent de vider la maison et rapidement, la vaisselle cassée se mêle aux chaises, aux meubles, aux lits et au linge de la famille Fontaine. Une fois la maison vidée, sans aucune compassion et d’une rare violence, ils poussent la famille hors de la maison.

Berthe est jetée dans le ruisseau

La petite Berthe, restée dans son berceau, pleure de plus en plus fort. L’huissier, agacé par cette scène, s’impatiente et furieux, il se jette sur le berceau, saisit violemment la pauvre petite et renverse le berceau sur le trottoir. La pauvre petite se retrouve dans le ruisseau rempli de boue. Toute la rue assiste à cette scène que j’ai du mal moi-même à vous raconter. Des frissons d’horreur et de colère m’envahissent au moment où j’écris ces mots.

Un cri d’horreur retentit dans toute la rue du village si tranquille d’Hersin-Coupigny. Et c’est ici que commence la célèbre solidarité des gens du Pas-de-Calais. Rapidement, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Des femmes, les fermiers du coin, des mineurs se pressent devant la maison d’Henri et Léonie. 50 puis 100 personnes. Henri n’en croit pas ses yeux. 200 personnes et bientôt 500 ! Au loin, on entend des huées, des sifflets, des insultes aussi. L’huissier prend peur et court se réfugier dans la voiture des gendarmes. Ni une ni deux, la voiture s’éloigne sous les cris menaçants. Même sort pour les trois brutes qui ont réussi à fuir par la porte de derrière tandis que le propriétaire leur emboîte le pas avec autant de courage que de compassion.

La générosité des habitants

Soudain, un élan de générosité et de solidarité s’empare des habitants. Une voisine relève la fillette évanouie pour la soigner chez elle tandis que les mineurs s’empressent de remettre tous les meubles dans la maison. Henri et Léonie n’en reviennent pas. Encore sous le choc, ils voient le trottoir se vider de leurs affaires quand un coup de feu retentit. C’est le propriétaire qui était revenu avec son fusil. Passé par la même porte où il s’est enfui tout à l’heure, il n’a heureusement touché personne. Une fois la stupeur passée, ce lâche s’enfuit à nouveau.

Le lendemain, l’indignation règne encore dans les rues d’Hersin-Coupigny. Des centaines de personnes viennent témoigner à la famille Fontaine de toute leur sympathie. Et au contraire, le propriétaire a le droit aux huées et des insultes. On raconte que depuis, son fils monte la garde revolver à la main.

Revenons à la maison des Fontaine où il y a beaucoup de dégâts : des pieds de table cassés, la cuisinière est hors d’usage et toute la vaisselle doit être remplacée. Courageuse, mais en larmes, elle dit : « Tout cela n’est encore rien. Nous avons du courage et nous avons toujours travaillé durement mon mari et moi. Nous saurons réparer tous les dommages qu’on nous a causés, mais pourrais-je guérir mon enfant ? » Elle est encore sous le coup de l’émotion et est très inquiète pour la petite Berthe encore fiévreuse, qui ne va pas mieux. Un docteur, touché par l’événement, lui rend visite plusieurs fois par jour.

Le comble de cette triste histoire est que le jour même de l’expulsion, Henri Fontaine est cité à « l’officiel » parmi les titulaires de distinctions pour famille nombreuse ! D’ailleurs, la municipalité promet qu’elle n’a jamais été mise au courant de cette expulsion.

Parrain Millerand

Avant de terminer cette balade, il faut aussi que je vous dise quelque chose d’incroyable. Revenons quelques mois en arrière. Juste après l’élection de M. Millerand comme président de la République. Henri eut la bonne idée d’écrire au nouveau président, lui demandant de bien vouloir accepter d’être le parrain de son quatorzième enfant. Quelques jours plus tard, le tout nouveau président répondit à Henri dans une lettre et accepta. Incroyable destin d’un bébé de douze mois.

Les journaux d’époque ne disent pas ce qui est advenu de la famille ni de la petite Berthe, mais une chose est certaine dans cette histoire : la solidarité des gens de chez nous, tellement de fois vantée à travers les générations, n’est plus à prouver. Un élan de générosité et de bienveillance a agité les rues d’Hersin-Coupigny plusieurs jours pendant cet hiver 1921, témoignant qu’une fois encore, la fraternité et l’esprit de camaraderie sont des valeurs essentielles sur lesquelles reposent nos origines.

Sur les traces de Berthe

Jennifer Boulinguez Lallain qui fait partie du comité historique d’Hersin-Coupigny a retrouvé notre Berthe. Elle a été mariée une première fois à Albert Vanderschooten en 1939 à Nœux-les-Mines. Puis en seconde noce à Toulon en janvier 1966 avec Étienne Louis Joseph Queniart. Malheureusement, elle est décédée en avril 2011 à Toulon.

Sources

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