La destruction de Thérouanne


16eme siecle, Artois, Audomarrois, Balade, Therouanne / dimanche, octobre 21st, 2018

1525 : L’armée de François 1er et de Charles Quint se livre une bataille dans l’ancienne capitale de Lombardie, à Pavie. La débâcle des Français est telle que l’armée royale perd environ 10 000 hommes. Le roi de France est fait prisonnier et détenu en Espagne pendant un an en attendant le paiement d’une rançon et la signature d’un traité. Forcé de signer ce traité de Madrid en janvier 1526, une partie nous intéresse plus particulièrement aujourd’hui : en plus de renoncer à toute revendication sur Naples, le Milanais, Gênes, Asti ou encore les Flandres, il doit aussi renoncer à notre Artois. Charles Quint est plutôt satisfait que son ennemi juré renonce à plusieurs territoires mais rien n’y fait… Il se méfie de lui et décide de garder ses fils en captivité afin de s’assurer de son « honnêteté ». Seulement, il était plutôt malin notre roi et il avait prévu le coup. Humilié, affaibli et malade, il demande à son secrétaire de rédiger un texte qui stipule que toutes les concessions qui seraient faites pour retrouver sa liberté, seront considérées comme nulles. Un véritable coup de maître qu’il n’hésite pas à mettre en œuvre dès sa libération. En effet, dès son retour en France, il rejette ce traité. Et c’est tout naturellement que Charles Quint n’entend pas se laisser faire… Sauf qu’en 1537, François 1er décide de récupérer ses terres artésiennes et s’empare d’Hesdin ou encore de Saint-Pol. Les troupes royales envahissent les terres occupées par l’empereur Charles Quint mais rien ne se passe comme prévu pour notre roi et l’empereur décide de frapper un grand coup. Et c’est ici que commence notre 11ème balade à Thérouanne !


Avant de commencer cette balade, je tiens à vous signifier que je ne souhaite pas entrer dans les détails de l’histoire de France mais bel est bien dans celle de la ville. Veuillez me pardonner tous les raccourcis que je risque de faire entre tels et tels évènements. Cette période de l’histoire de l’Artois est très compliquée et je vous mettrais en bas de cette balade tous les documents qui m’ont servis à la créer.


Thérouanne, la disparue

Capitale de la Morinie puis chef-lieu au Moyen Âge, elle est au 16ème siècle, une des places-fortes de François 1er en Artois. Considéré comme une belle ville aux murailles imprenables, Charles Quint et les Flamands disaient qu’elle était le loup dans la bergerie. Et pour les Français, l’Oreiller des rois de France. En 1513 déjà, les Anglais s’en emparent avant d’être restituée à la France. François 1er déicide alors de faire de Thérouanne une ville imprenable avec des nouvelles fortifications. Il la qualifie même de Clef et Boulevard de la France.

En 1537, elle subit un autre siège par les troupes impériales et naturellement, des travaux sont apportés aux parties endommagées afin de la renforcer.

François 1er meurt en 1547 et c’est son fils, Henri II qui reprend le flambeau. Fin 1551, il entre en guerre contre l’ennemi juré de son père et le conflit s’étend de l’ouest de l’Artois à l’est du Luxembourg. Un immense territoire qui oppose alors les deux plus grandes armées du moment : d’un côté, l’armée impériale de Charles Quint et de l’autre, les troupes royales françaises !

Henri ll s’empare entre autres de Metz, Toul et Verdun, mais au même moment, les impériaux ravagent l’Artois et se dirigent vers la Picardie. Tenu au courant des agissements des armées impériales, il décide de stopper son avancée sur les Pays-Bas et part secourir la Picardie. 

Entre temps, Charles Quint prend la décision de reprendre Metz et met à sa disposition une armée d’une puissance absolue. Seulement, il ne se doute pas un seul instant que c’est ici, à Metz, que l’histoire prend un tournant politique, stratégique et militaire sans précédent. Nos troupes royales résistent aux impériaux et le 1er janvier de l’an 1553, Charles Quint abandonne Metz aux Français. VICTOIRE pour notre armée et gloire à nos vaillants fils de France ! Le sang n’a pas coulé en vain… Charles Quint, est vaincu et subit ici, la première grosse défaite de son règne.

Très affecté par la perte de ses territoires, il songe un temps à abdiquer. Mais l’empereur se ressaisit et décide de mener une véritable vendetta. Il désire plus que tout faire payer à Henri II la prise de Metz et décide de déverser alors sa haine sur la malheureuse « Laronnière » de la France : la tristement célèbre ville de Thérouanne.

Il délègue les opérations à sa sœur Marie, gouvernante des pays-bas pour son frère l’empereur en Artois. Elle charge alors le Comte de Rœulx – Adrien de Croÿ – d’organiser la prise de Thérouanne.

Avril 1553 : le comte de Rœulx dispose d’une armée et des moyens nécessaire pour assouvir la vengeance de Charles Quint. Pas moins de 30000 soldats siègent autour de Thérouanne. Un cardinal est envoyé chez Charles Quint pour négocier la paix, mais à Paris, tout le monde est confiant ! On songe plus à organiser des dîners et des réception pour fêter la venue au monde de la fille du couple royal qui n’est d’autre que la future reine Margot. Personne n’imagine ce qui est en train de se passer en ce moment même dans le nord de la France ni dans la tête de Charles Quint.

Durant tout le mois de mai, les troupes impériales s’attachent à installer les canons autour de la cité et dès leur mise en place, commencent à causer quelques dégâts ici et là. Malade pendant toute cette préparation, le Comte de Rœulx meurt au camp devant les fortifications de Thérouanne. C’est le seigneur de Bugnicourt qui poursuit les opérations et ordonne aux artilleurs de battre sans discontinuité les murailles de la cité pendant que des tranchées et des galeries souterraines sont creusées. 

16 juin : enfin une brèche ! Les impériaux tentent de pénétrer dans la ville, mais les Français les repoussent tant bien que mal. C’est difficile, mais en combattant avec hargne et vigueur pendant plus de 5 h, la cité reste imprenable ! Le combat est rude, mais Therouanne reste française !!!

1553 : Siège de Thérouanne (Bibliothèque royale, Bruxelles)
1553 : Siège de Thérouanne (Bibliothèque royale, Bruxelles)

20 juin : dans la nuit, la campagne artésienne est sortie de son sommeil par une énorme explosion qui se fait entendre à des kilomètres à la ronde. Les canonniers s’en donnent à cœur joie et éventrent les murailles de la ville tandis que notre armée s’efforce avec courage et vaillance de repousser les envahisseurs. Ils sont beaucoup trop nombreux et sont attaqués de toute part. Finalement, après une lutte sans relâche de sept semaines, Thérouanne est vaincue. Une délégation s’approche des conquérants pour négocier la paix, mais rien n’y fait, la ville ne sera pas épargnée. Ce qui peut paraître inconcevable de nos jours et d’une réalité implacable au 16e siècle. L’usage de l’époque fait qu’une ville vaincue est pillée et brûlée. Mais il est écrit que Thérouanne allait connaître un autre destin. Les vainqueurs pillent, brûlent chaque maison sur leur passage. Les églises subissent le même sort tandis que les habitants qui n’ont pas réussi à se sauver sont tous tués…

Sur un mardy 20è de Juing fut la cité de Thérouenne prinse, bruslée, saccagée et démolie par les Impériaux…

21 juin : au lendemain de la prise de Thérouanne, la ville est ravagée et beaucoup d’édifices sont détruits. L’église, le palais épiscopal n’ont pas résisté à la charge des impériaux. Ils s’en donnent à cœur joie pour abattre le beau clocher de la cathédrale à coup de canon. Puis, c’est au tour de la place d’être détruite. 

Alors pourquoi détruire la ville ? Serait-ce par stratégie ? Par haine envers la canaille de France, comme il aimait nous appeler ? Baladons-nous encore un peu parmi les décombres de la ville et tentons de comprendre les motivations de Charles Quint.

 Le Seigneur de Bugnicourt nous aide pour comprendre les raisons de cet acharnement.

Du camp de Thérouanne, il écrit notamment à Marie de Hongrie (gouvernante des Pays-Bas pour son frère, Charles Quint) : « … en premier lieu (…) la ville est desia bruslee. Qu’en la desmolissant, l’on oste aux en(n)emis toute occasion de la quereler ou remander cy apres, estant question de traiter quelque paix ou treves ». Par ailleurs il estime aussi qu’il n’y a pas lieu à la réparer car elle ne peut servir de place forte. En effet d’après lui, sa position est propice à des attaques et Saint-Omer ou encore Aire-sur-la-Lys suffisent amplement. De plus, la ville est tellement abîmée que la réparation serait longue et coûteuse. Il ajoute même : « qu’il ne seroit que bon de publier par tout Flandre et Artois, que tous ceulx qui vouldront emporter pierres dud(it) Therouane, qu’ilz le peussent faire » et de finir « Ce fait, l’esglise pourroit servir a y bouter quelques enseignes de pietons dedens pour soustenir les pion(n)iers. Et ap(re)z l’on pourroit aussi faire saulter lad(ite) esglise. ». 

Mais la décision finale vient de Charles Quint lui-même qui ordonna : « La ville sera rasée jusqu’à ses fondements; on ne détruira pas seulement les édifices profanes, mais encore les églises, les monastères et les hôpitaux. On ne laissera aucun vestige des murailles et l’on fera venir des ouvriers des villes de Flandres et d’Artois pour enlever tout ce qui restera ».

Voilà, tout est dit. L’inflexible empereur vient de décider du destin de Thérouanne. 

Une fois connu de toute l’Artois et de la Flandre, les habitants des villes voisines affluent tous en direction de la pauvre ville. Certains empressés de contribuer à la destruction de la ville tandis que d’autres, ravis de pouvoir obtenir de quoi consolider leurs habitations gracieusement…

Toutefois, Charles Quint ne voulait pas que ce soit les habitants des villes voisines – aussi cupide soient-il – d’être les responsables de la destruction de Thérouanne. Il veut que l’histoire se rappelle qu’en 1553, Charles Quint a fait disparaître Thérouanne de la surface de la terre. 


30 juin : Marie de Hongrie qui dirige l’Artois au nom de son empereur de frère, adresse une missive à l’assemblée des États d’Artois. Dans une longue lettre, elle écrit : malgré d’autres « emprinses » qu’il avait en main, l’empereur a bien vollu adresser et emploier ses forces de guerre contre led. Thérouanne (…) ayant depuis résolu d’entièrement démolir icelle pour la meilleure asseurance desd. Pays. Et comme lad. Démolition ne peut se faire sans diligence extérieure (…). A ceste cause nous requérons et ordonnons de par sad. Majesté (…) ils y veulent adsister et tenir la main, mesmes y envoier et entretenir le nombre de deux milles pionniers pour led. Terme de six semaines… Et de terminer par un cinglant : « Ils veulent entendre à ce que dessus et envoier aud. Thérouanne le plus de gens que leur sera possible sans excuse. »

Plan de Thérouanne en 1553 (Bibliothèque Nationale de France)
Plan de Thérouanne en 1553 (Bibliothèque Nationale de France)

2 juillet : Marie, écrit une nouvelle fois aux provincex d’Artois pour les prévenir de la mollesse des flamands et de hâter les gens d’Artois d’accomplir le désir de l’empereur. Il est vrai que dès la chute de la ville, les Flamands étaient venus de partout pour piller la malheureuse Thérouanne et quand ils eurent connaissance de la lettre de Marie, ils montrèrent beaucoup moins de motivation quand il fallait fournir de la main d’œuvre pour participer à sa destruction.



	
Thérouanne lors du siège de 1553, vue depuis le nord. (British Museum, Londres).

Thérouanne lors du siège de 1553, vue depuis le nord. (British Museum, Londres).

8 juillet : les députés des états d’Artois se rassemblent en petit nombre à Arras pour se mettre d’accord sur l’organisation du recrutement de 2 000 ouvriers mais également pour parler d’argent. Bien qu’ils ne soient aucunement ravis d’avoir été autant pressés pour voter ce financement à la hâte, ils accordèrent 15 000 livres pour le recrutement des ouvriers ainsi que 4 notables pour les diriger. Les ouvriers qui auront la charge de faire disparaître la ville, viendront essentiellement des environs d’Arras, Saint-Omer, Béthune, Bapaume ou encore Lens.

Charles Quint en 1552  (Bibliothèque Nationale de France)
Charles Quint en 1552  (Bibliothèque Nationale de France)

11 juillet : l’empereur se montre impatient. Il a hâte de voir disparaître cette maudite ville de Thérouanne. Dans une lettre, il presse une nouvelle fois les États d’Artois :

De par l’empereur,

A noz chiers et bien amez les deputez et commis des trois Estas de notre conté d’Arthois, comme nagueres a notre requeste avez accordé le nombre de deux mil pyonniers, pour assister a la demolition de la ville et fortresse de Therouenne, laquelle, avecq la grace de Dieu, avons reduict en notre obeyssance, et pour cest effect il vous soit besoing de sonner le tamburin pour amasser et lever lesdits pyonniers, savoir faisons que nous, desirans l’acceleration et achevement de ladite demolition, vous avons consenty et parmis, consentons et parmettons, en vous donnant congié par cestes, de povoir sonner, ou, par vos deputez et commis, faire sonner le tamburin par tout notre dit pays et conté d’Arthois es lieux le plus peuplez, et la ou bon vous semblera, d’enroller et lever tous mainouvriers qui besoignier et assister vouldront audit demolissement de Therowenne, les passer a monstre et avoir la superintendence et conduicte d’iceulx ; vous donnant en oultre povoir de commettre aucuns personnaiges ydoines pour par lesdits pyonniers et autrement conduire, chasser et avancher ledit ouvraige, a l’advis et soubz l’ordonnance des sieurs de Morbeque et d’Eechoute, par nous commis au fait de ladite demolition ; lesquelz voz deputez auront telle auctorité et puissance sur lesdits pyonniers que capitaines de gens de pied ont sur les souldars de leur charge, mesmes de, au bien et effect de leurs ouvraiges, leur imposer telles paines, loix et amendes que besoing sera et se trouvera convenir, leur declairant et asseurant de notre part qu’ilz ne seront emploïez en autre ouvraige fors cellui que dessus, ne aussi menez plus avant. De faire ce que dessus, et ce qu’en deppend, vous donnons et a vosdits deputez, comme dit est, povoir et mandement especial, mandant a tous noz justiciers, officiers et subgectz que en ce faisant ilz vous obeyssent et entendent diligamment. Car tel est notre plaisir.

Donné en notre ville de Bruxelles, soubz notre contreseel icy mis en placcart,
le unzieme jour de juillet l’an XVc cincquante-trois.

Par l’Empereur

19 juillet : Charles Quint, envoie une nouvelle lettre. Il autorise les gouverneurs à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour accélérer la démolition de la ville… Il prévient : « … lad. Démolition ne soit aucunement retardée, autrement nostre intention est de nous en prendre à vous, car ainsy nous plaist-il ». Les choses sont claires et on ne doute pas un seul instant que les gouverneurs céderont à l’ultimatum de l’Empereur.



Six semaines ! C’est le délai qui avait été fixé et tout porte à croire que les 8000 pionniers (6000 pour la Flandre et 2000 pour l’Artois) ont réussi à détruire la ville dans les temps.

Pour commencer, il fallait détruire les défenses pour éviter que les Français reprennent la ville. Les fortifications de la ville sont alors complètement détruites sur la totalité du périmètre. Ensuite, il est décidé d’exploser les ouvrages les plus importants et d’évacuer au fur et à mesure les terres des remparts et remblayer les fossés, ce qui facilita ensuite l’accès à la ville. Durant les premières semaines, seules quelques grosses tours étaient encore debout afin de servir de défense le temps des travaux. Elles seront détruites juste avant le départ des derniers hommes. 

Le déblaiement des terres représentait un travail considérable (leur largeur avoisinait environ trente-six mètres). Pour accélérer les travaux et contribuer à la destruction de la ville, la population des environs est invitée à récupérer tout ce qu’elle souhaite pour leur usage personnel.

C’est à la fin du mois d’août que l’ancienne ville de Thérouanne furent complètement rayée de la carte. Il ne reste plus rien mis à part des débris encore fumants. Pour être certain que rien ne puisse repousser, du sel a même été semer sur les terres de l’ancienne Thérouanne.

Et après…



Le terrain appartient toujours à Charles Quint et la guerre continue entre les deux rivaux. Les Français n’ont jamais accepté le sort qui a été réservé à Therouanne et c’est lors d’une négociation de paix à Marck que les Français ne se sont pas gênés pour le faire savoir. On leur octroya, pour réparations des dommages causés, le droit de faire subir le même sort à l’une des places-fortes qu’ils souhaitaient. Encore vexés, les négociations ne donnent rien et sont vite interrompues. Ce n’est que trois ans après que le traité du Cateau-Cambrésis est signé avec la même offre. Ils ont le droit de faire subir le même sort de Thérouanne à la ville de leur choix. Ils décident de s’en prendre à une petite ville des Ardennes, Yvoix. 

Juin 1559 : l’ancienne Thérouanne est rendue aux Français 6 ans après. Son sol n’est que désolation et il ne restait plus que des pierres et des morceaux de murs de maisons ruinées. 

Dès 1576, les terrains de Thérouanne sont loués comme pâturage jusqu’en 1769 tandis que le nouveau Thérouanne s’était formé dans un ancien faubourg de l’ancienne.

On finira cette balade avec la complainte de Jehan Despons de 1553 :
« Paris, dicte a Dieu Théroene,
Car tel douleur au cœur je sens,
Qu’il me convient respirer l’ame,
Tours, donjons, portes, barbacanes,
Remparts dont je suis renforchié,
Seront comme une terre vane,
Par Flamencqs bientost demolys».


Sources : Histoire et mémoire n°50 (Archives du Pas-de-Calais) ;
La forteresse à l’épreuve du temps ; Thérouanne, une ville disparue (l’Abbé Bled)


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