En 1525, l’armée de François 1er et de Charles Quint se livre une bataille dans l’ancienne capitale de Lombardie, à Pavie. La débâcle des Français est telle que l’armée royale perd environ 10 000 hommes. Le roi de France est fait prisonnier et détenu en Espagne pendant un an en attendant le paiement d’une rançon et la signature d’un traité. Forcé de signer ce traité de Madrid en janvier 1526, une partie nous intéresse plus particulièrement : en plus de renoncer à toute revendication sur Naples, le Milanais, Gênes, Asti ou encore les Flandres, il doit aussi renoncer à notre Artois… et c’est ici que le destin de Thérouanne est scellé. Retour sur la destruction de Thérouanne.

La ruse de François 1er

Charles Quint devrait être satisfait. Son ennemi juré renonce à plusieurs territoires, mais quelque chose le titille… Il se méfie de lui et décide de garder ses fils en captivité afin de s’assurer de son « honnêteté ». Seulement, il était plutôt malin notre roi et il avait tout prévu. Humilié, affaibli et malade, il demande à son secrétaire de rédiger un texte qui stipule que toutes les concessions qui seraient faites pour retrouver sa liberté seront considérées comme nulles. Un véritable coup de maître qu’il n’hésite pas à mettre en œuvre dès sa libération. En effet, dès son retour en France, il rejette ce traité. Et c’est tout naturellement que Charles Quint n’entend pas se laisser faire… 

Sauf qu’en 1537, François 1er décide de récupérer ses terres artésiennes et s’empare d’Hesdin ou encore de Saint-Pol. Les troupes royales envahissent les terres occupées par l’empereur Charles Quint. Finalement, rien ne se passe comme prévu… Pour se venger, Charles Quint décide de frapper un grand coup. C’est à cet instant que le destin de Thérouanne va basculer. 

Gravure représentant Therouanne avant sa destruction
Vue d'ensemble de Thérouanne avant sa destruction.

Thérouanne : l’Oreiller des rois de France

Capitale de la Morinie puis chef-lieu au Moyen Âge, elle est au 16e siècle, une des places fortes de François 1er en Artois. Considéré comme une belle ville aux murailles imprenables, Charles Quint et les Flamands disaient qu’elle était le loup dans la bergerie. Et pour les Français, l’Oreiller des rois de France. En 1513 déjà, les Anglais s’en emparent avant d’être restituée à la France. François 1er déicide alors de faire de Thérouanne une ville imprenable avec des nouvelles fortifications. Il la qualifie même de Clef et Boulevard de la France.

En 1537, elle subit un siège par les troupes impériales et naturellement, des travaux sont apportés aux parties endommagées afin de la renforcer.

François 1er meurt en 1547 et c’est son fils, Henri II qui reprend le flambeau. Fin 1551, il entre en guerre contre l’ennemi juré de son père et le conflit s’étend de l’ouest de l’Artois à l’est du Luxembourg. Un immense territoire qui oppose alors les deux plus grandes armées du moment : d’un côté, l’armée impériale de Charles Quint et de l’autre, les troupes royales françaises.

Vue d'ensemble de Thérouanne

L’armée française impériale à Metz

Mars 1552 : Henri ll s’empare de Cambrai, Verdun et Toul sans aucune résistance. Le 18 avril 1552, il s’empare de Metz. 

Charles Quint est furieux, il veut reprendre la ville et se met en marche en octobre 1552. Les 35 000 fantassins, 8 000 cavaliers et 150 canons échouent face à nos troupes royales et le 1er janvier de l’an 1553, Charles Quint abandonne définitivement Metz aux Français. Il subit ici, la première grosse défaite de son règne. Affecté, il songe un temps à abdiquer. Cependant, le désir de se venger est plus fort.

Il demande à sa sœur, Marie de Hongrie d’organiser la prise de Thérouanne. Elle charge alors le Comte de Rœulx – Adrien de Croÿ – d’organiser la prise de Thérouanne.

C’est en avril 1553 que le Comte de Rœulx emmène une armée pour assouvir la vengeance de Charles Quint. Pas moins de 30000 soldats siègent autour de Thérouanne. Un cardinal est envoyé à Paris pour négocier la paix, mais tout le monde semble confiant ! À vrai dire, on se souci plus de la naissance de la future Reine Margot que d’une ville réputée imprenable. Personne n’imagine ce qui est en train de se passer en ce moment même en Artois et encore moins dans la tête de Charles Quint.

Durant tout le mois de mai, les troupes impériales s’attachent à installer les canons autour de la cité et dès leur mise en place, commencent à causer quelques dégâts ici et là. Malade pendant toute cette préparation, le Comte de Rœulx meurt au camp devant les fortifications de Thérouanne. C’est le seigneur de Bugnicourt qui poursuit les opérations et ordonne aux artilleurs de battre sans discontinuité les murailles de la cité pendant que des tranchées et des galeries souterraines sont creusées. 

Entrée d'Henri II dans Metz

Chronologie du siège de Thérouanne

16 juin

Enfin une brèche ! Les impériaux tentent de pénétrer dans la ville, mais les Français les repoussent tant bien que mal. C’est difficile, mais en combattant avec hargne et vigueur pendant plus de 5 h, la cité reste imprenable ! Le combat est rude, mais Therouanne reste française !

20 juin

Dans la nuit, la campagne artésienne est sortie de son sommeil par une énorme explosion qui se fait entendre à des kilomètres à la ronde. Les canonniers s’en donnent à cœur joie et éventrent les murailles de la ville tandis que notre armée s’efforce avec courage et vaillance de repousser les envahisseurs. Ils sont beaucoup trop nombreux et sont attaqués de toute part. Finalement, après une lutte sans relâche de sept semaines, Thérouanne est vaincue. Une délégation s’approche des conquérants pour négocier la paix, mais rien n’y fait, la ville ne sera pas épargnée. Ce qui peut paraître inconcevable de nos jours et d’une réalité implacable au 16e siècle.

Il est d’usage que lorsqu’une ville est vaincue qu’elle soit pillée et brûlée. Mais il est écrit que Thérouanne allait connaître un autre destin. Les vainqueurs pillent, brûlent chaque maison sur leur passage. Les églises subissent le même sort tandis que les habitants qui n’ont pas réussi à se sauver sont tous tués…

Sur un mardy 20è de Juing fut la cité de Thérouenne prinse, bruslée, saccagée et démolie par les Impériaux…
Jacques Genelle
Bourgeois d'Arras (XVIe siècle)

21 juin :

Au lendemain de la prise de Thérouanne, la ville est ravagée et beaucoup d’édifices sont détruits. L’église, le palais épiscopal n’ont pas résisté à la charge des impériaux. Ils s’en donnent à cœur joie pour abattre le clocher de la cathédrale à coup de canon. Puis, c’est au tour de la place d’être détruite.

Alors, pourquoi détruire la ville ? Serait-ce par stratégie ? Par haine envers la canaille de France, comme il aimait nous appeler ? Baladons-nous encore un peu parmi les décombres de la ville et tentons de comprendre les motivations de Charles Quint.

Le Seigneur de Bugnicourt nous aide pour comprendre les raisons de cet acharnement : du camp de Thérouanne, il écrit notamment à Marie de Hongrie (gouvernante des Pays-Bas pour son frère, Charles Quint) :

« … en premier lieu (…) la ville est desia bruslee. Qu’en la desmolissant, l’on oste aux en(n)emis toute occasion de la quereler ou remander cy apres, estant question de traiter quelque paix ou treves ». Par ailleurs il estime aussi qu’il n’y a pas lieu à la réparer car elle ne peut servir de place forte. En effet d’après lui, sa position est propice à des attaques et Saint-Omer ou encore Aire-sur-la-Lys suffisent amplement. De plus, la ville est tellement abîmée que la réparation serait longue et coûteuse. Il ajoute même : « qu’il ne seroit que bon de publier par tout Flandre et Artois, que tous ceulx qui vouldront emporter pierres dud(it) Therouane, qu’ilz le peussent faire » et de finir « Ce fait, l’esglise pourroit servir a y bouter quelques enseignes de pietons dedens pour soustenir les pion(n)iers. Et ap(re)z l’on pourroit aussi faire saulter lad(ite) esglise. ». 

Charles Quint scelle le destin de Thérouanne

La ville sera rasée jusqu’à ses fondements; on ne détruira pas seulement les édifices profanes, mais encore les églises, les monastères et les hôpitaux. On ne laissera aucun vestige des murailles et l’on fera venir des ouvriers des villes de Flandre et d’Artois pour enlever tout ce qui restera
Charles Quint
Empereur

Voilà, tout est dit. L’inflexible empereur vient de décider du sort de Thérouanne. Une fois connu de tout l’Artois et de la Flandre, les habitants des villes voisines affluent tous en direction de la pauvre ville. Certains empressés de contribuer à la destruction de la ville tandis que d’autres sont ravis de pouvoir obtenir de quoi consolider leurs habitations gracieusement…

Toutefois, Charles Quint ne voulait pas qu’ils  soient les responsables de la disparition de Thérouanne. Il souhaite que l’histoire se rappelle qu’en 1553, Charles Quint a fait disparaître Thérouanne de la surface de la Terre. 

30 juin

Marie de Hongrie adresse une missive à l’assemblée des États d’Artois. Dans une longue lettre, elle écrit : malgré d’autres « emprinses » qu’il avait en main, l’empereur a bien voulu adresser et emploier ses forces de guerre contre led. Thérouanne (…) ayant depuis résolu d’entièrement démolir icelle pour la meilleure asseurance desd. Pays. Et comme lad. Démolition ne peut se faire sans diligence extérieure (…). A ceste cause nous requérons et ordonnons de par sad. Majesté (…) ils y veulent adsister et tenir la main, mesmes y envoier et entretenir le nombre de deux milles pionniers pour led. Terme de six semaines… Et de terminer par un cinglant : « Ils veulent entendre à ce que dessus et envoier aud. Thérouanne le plus de gens que leur sera possible sans excuse. »

2 juillet

Marie, écrit une nouvelle fois aux provinces d’Artois pour les prévenir de la mollesse des Flamands et de hâter les gens d’Artois d’accomplir le désir de l’empereur.

8 juillet

Les députés des états d’Artois se rassemblent en petit nombre à Arras pour se mettre d’accord sur l’organisation du recrutement de 2 000 ouvriers, mais également pour parler d’argent. Bien qu’ils ne soient aucunement ravis d’avoir été autant pressés pour voter ce financement à la hâte, ils accordèrent 15 000 livres pour le recrutement des ouvriers ainsi que 4 notables pour les diriger. Les ouvriers qui auront la charge de faire disparaître la ville viendront essentiellement des environs d’Arras, Saint-Omer, Béthune, Bapaume ou encore Lens.

11 juillet

l’empereur se montre impatient. Il a hâte de voir disparaître cette maudite ville de Thérouanne. Dans une lettre, il presse une nouvelle fois les États d’Artois :

De par l’empereur,

A noz chiers et bien amez les deputez et commis des trois Estas de notre conté d’Arthois, comme nagueres a notre requeste avez accordé le nombre de deux mil pyonniers, pour assister a la demolition de la ville et fortresse de Therouenne, laquelle, avecq la grace de Dieu, avons reduict en notre obeyssance, et pour cest effect il vous soit besoing de sonner le tamburin pour amasser et lever lesdits pyonniers, savoir faisons que nous, desirans l’acceleration et achevement de ladite demolition (…) 

lesquelz voz deputez auront telle auctorité et puissance sur lesdits pyonniers que capitaines de gens de pied ont sur les souldars de leur charge, mesmes de, au bien et effect de leurs ouvraiges, leur imposer telles paines, loix et amendes que besoing sera et se trouvera convenir, leur declairant et asseurant de notre part qu’ilz ne seront emploïez en autre ouvraige fors cellui que dessus, ne aussi menez plus avant. De faire ce que dessus, et ce qu’en deppend, vous donnons et a vosdits deputez, comme dit est, povoir et mandement especial, mandant a tous noz justiciers, officiers et subgectz que en ce faisant ilz vous obeyssent et entendent diligamment. Car tel est notre plaisir.

Donné en notre ville de Bruxelles, soubz notre contreseel icy mis en placcart,

le unzieme jour de juillet l’an XVc cincquante-trois.

Par l’Empereur

19 juillet

Charles Quint, envoie une nouvelle lettre. Il autorise les gouverneurs à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour accélérer la démolition de la ville… Il prévient :

« …que la démolition ne soit aucunement retardée, autrement nostre intention est de nous en prendre à vous, car ainsy nous plaist-il ».
Charles Quint
Empereur

Six semaines ! C’est le délai qui est fixé et tout porte à croire que les 8000 pionniers (6000 pour la Flandre et 2000 pour l’Artois) ont réussi à détruire la ville dans les temps.

Pour commencer, il fallait détruire les défenses pour éviter que les Français reprennent la ville. Les fortifications de la ville sont alors complètement détruites sur la totalité du périmètre. 

Puis, c’est au tour des constructions plus importantes d’être détruites.Les gravats servent à remblayer les fossés pour faciliter l’accès à la ville. Durant les premières semaines, seules quelques grosses tours étaient encore debout afin de servir de défense le temps des travaux. Elles seront détruites juste avant le départ des derniers hommes.

Le déblaiement des terres représentait un travail considérable (leur largeur pouvait atteindre environ trente-six mètres). Pour accélérer les travaux et contribuer à la destruction de la ville, la population des environs est invitée à récupérer tout ce qu’elle souhaitait pour leur usage personnel.

C’est à la fin du mois d’août que l’ancienne ville de Thérouanne fut complètement rayée de la carte. Il ne reste plus rien mis à part des débris encore fumants. Charles Quint ordonna même de semer du sel pour être certain que rien ne puisse jamais repousser sur cette ancienne terre de Thérouanne.

Et après… la nouvelle Thérouanne

Le terrain appartient toujours à Charles Quint et la guerre continue entre les deux rivaux. Les Français n’ont jamais accepté le sort qui a été réservé à Therouanne et c’est lors d’une négociation de paix à Marck que les Français ne se sont pas gênés pour le faire savoir.

On leur octroya, pour réparations des dommages causés, le droit de faire subir le même sort à l’une des places fortes qu’ils souhaitaient. Encore vexés, les négociations ne donnent rien et sont vite interrompues. C’est n’est qu’au traité du Cateau-Cambrésis (en partie signé au Château de Cercamp) qu’ils acceptent de faire subir le même sort de Thérouanne à la ville de leur choix. Ils décident de s’en prendre à Yvoix, petite ville des Ardennes, et y démantèleront les fortifications et les murailles.

Juin 1559 : l’ancienne Thérouanne est rendue aux Français 6 ans après. Son sol n’est que désolation et il ne restait plus que des pierres et des morceaux de murs de maisons ruinées.

Dès 1576, les terrains de Thérouanne sont loués comme pâturage jusqu’en 1769 tandis que la nouvelle Thérouanne s’était formée dans un ancien faubourg de l’ancienne.

On finira cette balade en Artois avec la complainte de Jehan Despons de 1553

Paris, dicte a Dieu Théroene
Car tel douleur au cœur je sens
Qu’il me convient respirer l’ame
Tours, donjons, portes, barbacanes
Remparts dont je suis renforchié
Seront comme une terre vane
Par Flamencqs bientost demolys

Sources

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