Pour commencer cette nouvelle balade, allons à Frévent. Ici, les cours sinueux de la Canche nous dirigent naturellement vers le château de Cercamp. Historiquement, on parle de l’Abbaye Notre-Dame de Cercamp. Construite au XIIè siècle par le comte de Saint-Pol, Hugues III Candavesnes. Elle se trouve au milieu d’une forêt entrecoupée de vallées, de prairies et de marais. Cercamp, c’est une histoire aux multiples rebondissements. Tantôt historique, tantôt politique ainsi qu’économique, on peut dire que le Château de Cercamp a connu plusieurs vies. Alors ne perdons pas de temps et partons au 12è siècle dans notre bel Artois, qui à ce moment-là de l’histoire, appartient au comté de flandre.

L’Artois au XIIè siècle

Avant de partir à la rencontre de ceux qui ont fondé l’abbaye, j’aimerais vous parler de l’Artois aux XIIes siècles. Flamand depuis 863 lorsque Charles le Chauve le donna à sa fille Judith en dot pour son mariage avec le comte de Flandre, Baudouin Bras-de-Fer, les villes comme Arras, Saint-Omer ou Saint-Pol sont florissantes. À la fin du siècle, les terres artésiennes sont riches, le blé pousse facilement et le commerce est prospère.

Mais en 1180, le. Mariage entre Philippe Auguste épouse Isabelle de Hainaut chamboule l’histoire. Elle est la fille du comte Baudouin V de Hainaut et la nièce de Philippe d’Alsace, le comte de Flandre. Il donne en dot le Boulenois, le Ternois, mais surtout l’Artois qui à partir de cette date, n’est plus flamand. Baudouin V ne l’entend pas de cette façon est souhaite récupérer l’Artois. C’est alors le début de près d’une décennie de guerres et de violences. Ce n’est qu’en 1191 que Philippe Auguste reçoit officiellement l’Artois, au nom de son fils Louis, héritier de la reine, sa mère Isabelle de Hainaut morte en 1190.

Le « cruel »  comte de Saint-Pol

Maintenant que nous en savons plus sur ce qu’était l’Artois au XIIe siècle, intéressons-nous à celui qui sera – malgré lui – le fondateur de l’abbaye de Cercamp. Je vous présente le bien nommé Hugues III de Candavène. Turpin, dans son livre : Histoire des comtes de saint pol nous raconte qu’il est « un seigneur violent et emporté (…) Il ne pouvait se contenir, il se trouvait toujours aux prises avec ses voisins (…), mais ses excès montèrent jusqu’à la fureur. Il n’épargna ni le fer ni le feu contre ceux qu’il haïssait (…)  Le sacré ne lui était pas plus respectable que le profane. 

Hugues III devient comte de Saint-Pol depuis la mort de son père Hugues II en 1112 (ou 1115 ?). Craint dans toute la région et même au-delà, il saisit la moindre occasion pour faire couler le sang. L’une des plus retentissantes, c’est sans nul doute celle de Saint-Riquier en 1131. Dans une guerre contre les Colet, il décide de faire le siège de la ville où s’était retranché son ennemi. 

Les habitants et les moines résistent tant bien que mal, des archers contiennent les assauts des troupes d’Hugues ! Contrarié, Hugues III abandonne le siège et donne l’ordre de lancer du feu grégeois dans la ville. Très vite, le feu se répand et pénètre dans l’église qui d’après un chroniqueur de l’époque, brûle vif un religieux qui étant en train de célébrer la messe. Hugues et son armée entrent dans la ville tranquillement et s’en donnent à coeur joie. Ce jour-là, plus de 2700 personnes périssent – soit par le feu – soit assassinées. Le monastère, la bibliothèque et l’abbaye sont pillés et la ville détruite par le feu. Hugues retourne dans son comté en laissant derrière lui une ville complètement détruite. 

Le pape mis au courant

Au même moment, le pape Innocent II est à Reims. Le roi Louis-le-Gros et son fils Louis-le-Jeune l’accompagne. L’abbé de Saint-Riquier, qui a pu s’échapper de la ville raconte tout. Il fait part de ce qu’Hugues III venait de faire subir à la ville, mais aussi à l’abbaye. Il souhaite le faire condamner, mais le pape nomme des évêques pour enquêter et juger l’affaire plus tard.

Hugues sait très bien que l’église est en train d’enquêter sur lui, mais il n’en a que faire. Pour preuve, lors d’une partie de chasse, il tue de ses propres mains le Comte de Ponthieu pour la simple et bonne raison qu’il ne l’aimait pas.

Texte sur Hugues III

Le curé de Beauval

Peu d’hommes ont eu le courage de défier Hugues III et parmi ceux-là, je dois vous parler du curé de Beauval. Depuis plusieurs semaines, le curé tente de lui faire prendre conscience de la cruauté de ses méfaits. Par ailleurs, il le sermonne souvent en public au point que cela commence à  titiller l’orgueil du comte.

Un beau dimanche ensoleillé, le curé de Beauval décide de faire la messe au temple, à l’air frais. Hugues III y assiste accompagné de son chien qui. Au fur et à mesure de l’office, il se promène un peu partout. C’est ainsi que le canidé se rapproche du curé, le renifle avec insistance puis lève sa patte pour uriner sur la chasuble du prêtre si bien que le comte s’en amuse. Cependant, le curé donne un bon coup de pied au chien. Il n’en fallait pas plus pour réveiller la cruauté de Hugues III. Furieux, il se dirige vers le curé et le transperce de son épée sans hésiter une seule seconde.

L'excommunication d'Hugues III de Candavène

Cette fois-ci, cela en est de trop. Les évêques étant mis au courant préviennent sans attendre le pape Innocent II. Il réagit rapidement en excommuniant  sur-le-champ Hugues III de Candavesnes. 

Malgré tout, cette situation ne lui est pas du tout favorable. Isolé de sa famille, ses amis le fuient et quant à ses serviteurs, ils se détournent de lui. En Artois comme en Flandre, il est persona non grata. Malgré tout, s’il veut sortir de cette situation, Hugues III doit se repentir et expier ses crimes.

Dans son livre de morinis, Malbrancq, raconte qu’Hugues envoie à Rome un mémoire implorant l’église de lui pardonner. Il dit aussi que la commission d’enquête est soulagée de la métamorphose du Comte de Saint-Pol. Aujourd’hui, devenu si doux et qui, « comme le loup ravisseur de Benjamin, il est devenu un agneau.

Le pape est ravi d’apprendre ce changement radical et fait preuve de clémence en pardonnant Hugues III de ses péchés. Cependant, il est tout de même condamné à fonder les monastères de Clairfay et d’Ourscamps ainsi que l’abbaye de Cercamp. Heureux de revenir dans le giron de l’église, il accepte néanmoins et sans sourciller de sacrifier une grosse partie de sa fortune – et celle de ses vassaux au passage. Rapidement, il se met au travail. Il possède près de Frévent plus de 900 hectares de terres, de bois, de prairies et de marais. Bordés par la Canche, c’est le lieu idéal pour construire la plus belle et la plus riche des abbayes que le comte devait construire : L’abbaye de Notre-Dame de Cercamp.

embleme de cercamp
L'emblème du château de Cercamp

L’origine de l'abbaye de Cercamp

Plusieurs opinions divergent sur l’origine de Cercamp. Certains, prétendent que ce nom rappelle l’expiation du crime de son fondateur, «  ker campi, quasi un camp qui coûte cher ». Ou encore «  Cari Campi » qui signifierait : Cela m’a coûté cher !  

D’autres, nous disent Cercamp, Caruscampus, cher-camp qui indiquerait que les religieux furent vraiment heureux de prier dans cet endroit. On parle aussi parfois une origine de divinité gauloise… on peut aussi voir dans Cercamp le Champ du cerf, symbole de la localité, comme l’ours pour Oursecamp par exemple… Il n’y a pas vraiment de sources officielles sur le sujet. Je vous laisse faire votre propre idée, mais j’avoue avoir une préférence pour Cari Campi. 

Toujours est-il qu’en 1137, Hugues III se déplace personnellement pour trouver un abbé et quelques disciples. Dans son livre : Histoire de l’Abbaye de Cercamp, Cardevacque nous dit : Hugues III de Candavène ne se contenta pas d’avoir donné le terrain. Il construisit logement et église pour les moines. Il répandit dans tout ce monastère la magnificence, des bâtiments vastes, extérieurement beaux, riches à l’intérieur, attirant les regards d’un grand nombre de hauts personnages. Excitant en eux le désir de dormir d’un sommeil éternel sous ce monument superbe. 

Carte de cercamp
Ancienne carte représentant l'emplacement des abbayes dans la comté de Saint-Pol

La Bête Canteraine arrive...

Dans les origines du Comté de Saint-Pol, Pierre Feuchère résume le personnage de cette façon : ce tyran rebelle, cet incendiaire, n’est-il pas aussi un politique habile qui s’oppose aux tentatives, souvent  brutales, des comtes flamands pour unifier leur état. En attirant les cisterciens, il aide au défrichement, à la mise en valeur de terres jusque là stériles. En disciplinant les barons vassaux, il permet à ses successeurs d’organiser leur administration. Il établit une justice qui mettra bon ordre, par la suite, à l’anarchie féodale. Hugues III Candavène reste pour l’historien le seul grand homme de sa lignée.

Certains historiens affirment qu’avec son épouse Béatrix, ils vivront de jours paisibles à l’abbaye de Cercamp. Devenue sépulture des comtes de saint pol, ils y auraient été enterrés. Cependant, leurs tombes n’ont pourtant jamais été retrouvées.

Une légende accompagne Hugues III au fil des siècles malgré lui. L’église n’aurait jamais vraiment pardonné au comte et qu’il fut condamné a hanté les lieux qu’il avait si durement saccagés. Des témoins racontent que la nuit, Hugues se transforme en un horrible loup bardé de chaîne et rôde dans les rues en poussant de terribles hurlements effrayant sur son passage quiconque l’entendra. On l’appelle alors, la Bête Canteraine…

Carte de Château de Cercamp

Le destin du château de Cercamp

C’est à partir de là que commence la longue histoire de l’abbaye de Notre-Dame de Cercamp. Dès sa fondation, les abbés se succèdent et chacun apporte leurs reliques. Si bien que l’on vient de loin pour prier à Cercamp. En 1415, après la bataille d’Azincourt, les Anglais détruisent complètement l’abbaye.

Une fois de plus, l’abbaye est reconstruite. Puis, elle est choisie en 1558 pour être le siège des réunions du traité du Cateau-Cambrésis. 1558, c’est aussi l’année où la foudre détruit le clocher et endommage l’église.

Au 17e siècle, la guerre entre le France et l’Espagne laisse des traces dans la région. L’Artois n’est pas épargné et Cercamp non plus. D’ailleurs, l’abbaye subit plusieurs sièges si bien qu’à la fin du conflit, elle est méconnaissable. Le réfectoire transformé en écuries, les cloîtres en hôpital, des murs, des boiseries avaient servi de bois de chauffage; le plomb des toitures  arraché, les fenêtres brisées…

Photo de l'abbaye de Cercamp

L’heure est à la réparation du château de Cercamp

On calcule alors le coût des pertes occasionnées, mais également le montant des sommes dues par le monastère. Toutefois, le décès du 46e abbé de Cercamp, le cardinal Mazarin lui-même, survint avant qu’on ait pu faire les réparations nécessaires et acquitter les dettes.

En 1710, le château de Cercamp subit encore des dégâts suite à l’occupation de l’armée impériale puis par les troupes françaises. Les murailles du jardin sont renversées lors de la guerre de Succession d’Espagne.

Sur le site du Château, on peut lire que c’est sous Louis XV, le retour de la paix et la revalorisation des revenus fonciers qui permettent la reconstruction totale de l’abbaye. Le quartier de l’abbé est élevé en 1741, suivi du quartier des étrangers et de l’église abbatiale qui vient fermer au sud le quadrilatère des bâtiments.

Saisis à la révolution en 1790, ces derniers sont adjugés en octobre 1791 à Louis-Marie Liger commence a vendre les matériaux avant d’avoir payé le prix de la vente. Il sera arrêté puis exécuté. L’abbaye sert de prison quelque temps jusqu’à ce que les frères Thélu achètent les bâtiments pour les détruire puis abandonner les lieux.

Le baron de Fourment

C’est en 1823 que le baron de Fourment achète l’abbaye. Il entreprend de colossaux travaux et donne au lieu, une nouvelle vie. Il y installe une filature qui a employé jusqu’à 1000 employés. En 1871, un incendie détruit l’usine. L’ancienne abbaye restaurée devient le château de Cercamp et sera la résidence des barons de Fourment.

Le château pendant la guerre

En 1915, les Allemands bombardent la ville. Le Maréchal Foch installe son état-major dans le Château pour diriger la bataille de l’Artois pendant l’été 1915. Il reçoit notamment le roi George V, Millerand ou encore le général Joffre. Le président Poincaré vient aussi au château pour lui remettre les insignes de grand-croix de la Légion d’honneur.

Au lendemain de la guerre, le château est légué à l’assistance publique de la Seine. Puis est confié à la Vie Active en 1975. Jamais rénové, le château est en état de délabrement. En 2011, les bâtiments, devenus trop dangereux sont mis en vente.

Heureusement, l’histoire du château n’est pas terminée. Serge Dufour rachète le château en 2012. Depuis, il se bat pour faire revivre ce qui était le quartier des étrangers à l’abbaye Notre-Dame de Cercamp.

Je vous invite à regarder cette émission où l’on apprend comment Serge a pu acquérir le château. Vous pouvez suivre son actualité sur son Facebook et vous verrez qu’il a toujours de bonnes idées pour continuer l’histoire du château.

Sources

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