Jeannette Prin, son combat pour les femmes


Artois, Auchy-les-Mines, Balade, Femmes, politique / mercredi, avril 1st, 2020

« Avoir les enfants qu’on désire, quand on les désire ». Cette phrase a été prononcée par Jeannette Prin le 14 décembre 1967 à l’Assemblée nationale. Ce nom vous dit peut-être quelque chose, car il existe des rues ou des écoles pour lui rendre hommage. Pour cette 19e balade, je vous emmène en 1967 faire la connaissance de cette grande dame qui a passé sa vie à aider les autres et œuvré pour améliorer les droits des femmes et les conditions de vie des familles.

Faisons connaissance avec Jeannette Prin

Le 8 juin 1907 à Auchy-les-Mines, Louis et Marguerite sont les heureux parents de Jeannette.Issue d’une famille de mineurs, elle adhère à la CGT lorsqu’elle n’a que 18 ans. Employée des PTT, elle épouse en 1932 Gustave Prin, militant SFIO et conseiller municipal d’Auchy-les-Mines.

Très touchée par la capitulation de la France en 1940, elle participe aux activités clandestines du Parti communiste français. Agente de liaison pour le parti, elle héberge des militants résistants recherchés, dont Ignace Humblot(1). Elle aide aussi au ravitaillement de résistants-maquisards.

À la sortie de la guerre, elle adhère au PCF et devient secrétaire de l’Union des femmes françaises. Puis elle est appelée au secrétariat fédéral en août 1949, elle y siège jusqu’en 1965 et y est notamment chargée du travail parmi les femmes.

Mairie d'Auchy-les-Mines
L'Hôtel de ville où Jeannette Prin était Conseillère Municipale

Aux élections législatives de 1946, elle se présente pour la deuxième circonscription du Pas-de-Calais, mais n’est pas élue. Conseillère municipale d’Auchy-les-Mines un an plus tard, elle se représente aux élections législatives de 1951 et cette fois, elle remporte la deuxième circonscription avec près de 37 % des suffrages. À l’Assemblée, elle est membre des commissions de la famille, de la population et de la santé jusqu’en 1952 puis des commissions en charge de la Défense nationale, des moyens de communication et du tourisme jusqu’en 1955.

Aux élections législatives de 1956, Jeannette Prin est réélue. Elle est de plus en plus impliquée sur les questions du droit des femmes, de la préservation des emplois miniers et sur le statut des travailleurs des PTT où elle a exercé plus jeune.

Son combat prend une autre dimension

En 1958, elle n’est pas réélue, mais reprendra son siège à l’assemblée 4 ans plus tard pour ne plus jamais le quitter. Son combat pour les femmes et la misère prend alors une tout autre dimension. Elle se bat contre l’inégalité entre les hommes et les femmes et souhaite que la femme dispose librement de son corps, elle se mobilise aussi pour les mineurs en voyant les puits fermer les uns après les autres. Sensible aux conditions de vie des familles, elle se revendique comme la candidate « des familles et de la misère ».

En 1967, elle est élue au canton Lens-Nord-Est au conseil général du Pas-de-Calais, et elle le reste jusqu’en 1970. Proche de la population, elle reçoit beaucoup de soutiens et avec elle, une vague d’espoir pour les familles, les femmes, mais aussi les mineurs.

Entre-temps, Lucien Neuwirth, député gaulliste de la Loire dépose en 1966 une proposition de loi sur l’abrogation de loi datant de 1920. Cette loi nataliste, toujours en vigueur en 1967, interdisait toute contraception. Elle servait surtout à relancer la natalité au sortir de la guerre 14/18.

De Gaulle change d'avis

Neuwirth entreprend de convaincre le Général de Gaulle. La tâche s’annonce compliquée, le Général est hostile à l’idée de changer la loi et campe sur ses positions depuis des années. Pourtant, défend son projet de loi lors d’un entretien en tête à tête avec le Général. Il termine son entrevue en disant : 
« Écoutez mon Général, à la libération vous avez donné le droit de vote aux femmes. Elles l’avaient bien mérité (…) le temps est venu de leur donner le droit de maîtriser leur fécondité. »

Ce à quoi le Général de Gaulle répondit : 
« C’est vrai, transmettre la vie, c’est important. Il faut que ce soit un acte lucide, continuer. »

De Gaulle tient sa promesse et met le projet de loi en discussion à l’Assemblée nationale et c’est déjà une petite victoire, car sur les onze propositions de loi qui avaient été déposées entre 1958 et 1967, aucune d’entre elles n’avait été mise à l’ordre du jour.

Pour le groupe parlementaire Communiste, c’est une évidence : Jeannette Prin sera leur porte-parole. Elle le sait, la France est à un tournant de son histoire, elle en fait partie et même si cela ne sera pas de tout repos, elle est prête. 

Interview de Jeannette Prin
Capture d'écran lors d'une interviwew de Jeannette Prin en 1963

Échanges mouvementés à l’assemblée

C’est le grand jour. Nous sommes le 14 décembre 1967, les députés débattent pour voter en deuxième lecture, la proposition de loi sur la régulation des naissances.

Les discussions sont houleuses parfois violentes entre partisans et opposants de l’usage de la pilule contraceptive. Ceux qui souhaitent préserver « la vocation naturelle de la femme » sortent un nombre incalculable d’inepties et préjugés. Voici un petit florilège de ce qui a été entendu lors des séances du 14 décembre 1967 :

" Cela précipite certaines catégories de femmes vers la prostitution clandestine et temporaire, pour pallier notamment les fins de mois difficiles. "
Professeur Grasse
Président de l’académie des sciences
" La fornication sera rationalisée par la contraception… C’est l’abominable exploitation de tout ce qu’il y a d’animal et de porcin dans l’âme humaine. "
Jean Foyer
UDR
" Un tel texte ne peut que favoriser la dissolution des mœurs, voire, chez les esprits faibles, la prostitution. "
B. Talon
Sénateur apparenté UDR

Je vous mets le lien si vous souhaitez lire le compte-rendu des séances. Pour quelqu’un né en 1981 comme moi, c’est très instructif pour comprendre à quoi ressemblait la France dans les années 60. Un autre monde !

"Avoir les enfants qu’on désire, quand on les désire"

Après plusieurs heures de débat, c’est au tour Jeannette Prin de parler. Une salve d’applaudissements descend des bancs du groupe communiste et de la fédération de la gauche démocrate et socialiste. Elle se dirige vers le pupitre et prend une bonne respiration… elle mesure l’importance de ce moment.

Avant de commencer, elle prévient :

 » Mesdames, messieurs, le groupe communiste, qui a voté pour cette proposition de loi en première lecture, émettra de nouveau un vote favorable parce qu’elle correspond à une aspiration légitime : avoir les enfants qu’on désire, quand on les désire. « 

Plutôt que de parler du domaine médical et du rôle du médecin de famille, Jeannette mise tout d’un point de vue social. À tous ses détracteurs qui disent que la pilule contraceptive freinera la natalité en France, elle reprend le rapport du haut comité de la population qui souligne que le manque de logements freine la natalité. Déjà à l’époque, les salaires se dégradent et le coût de la vie augmente, cela n’encourage guère les naissances avec la crainte pour l’emploi du père et de la mère, l’angoisse pour l’avenir des enfants sans travail.

Elle cite aussi en exemple le Nord et le Pas-de-Calais qui sont un exemple typique. Le taux de natalité y était supérieur à celui du reste du pays : 19,8/1 000 dans le Nord et 19,6/1 000 dans le Pas-de-Calais, contre 17,4/1 000 dans le reste de la France d’après les statistiques de 1966. Dès 1967, on annonce une diminution d’un point en France, mais supérieur dans la région Nord Pas-de-Calais et plus importante encore dans le bassin minier, où la dégradation de la situation économique est plus accentuée.

Jeannette Prin continue...

Jeannette continue avec plusieurs autres projets sur cette proposition de loi avec l’augmentation des salaires, la majoration de 20 % des prestations familiales, la construction de logements à loyer modéré. 

Selon elle, la maternité devrait être reconnue comme une fonction sociale. Un réseau de crèches, de garderies, de jardins d’enfants devrait être créé afin que les mères puissent travailler dans la tranquillité. En 1965, la France compte 536 crèches. Le département de la Seine en compte 243. Le Nord n’en compte que sept, le Pas-de-Calais 2, la Moselle 3, et il n’y en a aucune dans dix-sept départements.

Elle souhaite aussi empêcher le licenciement des femmes enceintes et permettre à la future mère de mener sa grossesse dans de bonnes conditions. Elle souhaite aussi des congés spéciaux aux mères pour leur permettre de soigner un enfant malade. Une évidence aujourd’hui, mais pas en 1967. 

Et surtout, elle annonce que l’effort financier de l’état pour de telles mesures ne représenterait seulement 1,28 % du budget général de la sécurité sociale.

Et elle termine son plaidoyer passionné en faveur des femmes par cette conclusion : 

« Nous voterons cette proposition de loi sur la contraception, mais nous continuerons à mettre tout en œuvre pour réunir les conditions économiques et sociales qui permettront de donner aux femmes le droit à une maternité heureuse. »

Pour accompagner sa sortie, de longs applaudissements retentissent des travées de l’assemblée. Jeannette a tout donné, elle ne regrette absolument rien.

C’est l’heure du vote

Dans l’hémicycle, la situation est tendue. Au terme de cette séance, la proposition de loi, dite « loi Neuwirth », est votée en deuxième lecture, puis est définitivement adoptée par l’Assemblée et le Sénat le 19 décembre 1967, avant d’être promulguée par le général de Gaulle, le 28 décembre suivant. Sous le nom de « loi relative à la régulation des naissances », abrogeant la loi du 31 juillet 1920, la loi Neuwirth permettra aux femmes de maîtriser leur fécondité et de se protéger d’une grossesse non désirée.

Malgré tout, les premiers décrets d’application ne sont finalement publiés qu’au mois de février 1969. Longtemps bloqué sous la pression des catholiques et de ses représentants les plus actifs au sein du gouvernement, Neuwirth déclare que c’est « un sabotage délibéré » par la « puissance administrative ». C’est seulement en 1972 qu’un décret réglemente la fabrication et la prescription des contraceptifs pourtant légalement autorisés depuis 1967. Et il faut attendre 1974 pour que la pilule soit véritablement libéralisée et remboursée par la Sécurité sociale.

Et ce décret, Jeannette Prin ne le verra jamais publié. Le 6 avril 1970 à 17 h 30, elle et Gustave prennent la route à bord de leur Renault 16 lorsque sur une ligne droite à Thiembronne, ils heurtent une voiture de face. Des décombres de la voiture, les secours extraient Gustave, blessés sérieusement et qui succombe à ses blessures quelques jours plus tard. Mais ils ne peuvent que constater le décès de Jeannette.

Ce sont les funerailles de Jeannette Prin
Rassemblement lors des funerailles de Jeannette et Gustave Prin devant l'hôtel de ville d'Auchy-les-Mines

Travailleuse acharnée, on se souvient sans nul doute de son combat pour les femmes, de sa préoccupation sur la fermeture des puits, de son amour pour la paix. Animée d’une volonté de fer, elle a fait preuve d’une obstination à toute épreuve, d’une persévérance que rien ne décourageait et force l’admiration de toute une région.

  1. Ignace Humblot était mineur à la fosse 8 d’Auchy lès mines. Militant communiste pendant la guerre, il est arrêté, torturé et exécuté en 1942 par les Allemands.

Sources


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