Conon de Bethune : le chevalier-poète (1/2)


Artois, croisade, Episodes / mardi, avril 17th, 2018

Chanson V : Bien me deüsse targier 


Ces vers – en dialecte artésien de l’époque –  sont l’œuvre de notre Artésien du jour : Poète, trouvère et compositeur. Suivez-moi au temps des croisades pour cette nouvelle balade, qui s’annonce encore palpitante.

Baladons-nous au milieu du 12e siècle dans notre bel Artois qui connaît l'une des périodes les plus fastes de son histoire. C’est vers 1150 qu’Adélaide de Saint-Pol et Robert V de Béthune dit «Le Roux» s’apprête à accueillir leur 5ème enfant. Robert V est seigneur de Bethune, de Richebourg, de Warneton et de Choques et est un descendant de la Maison de Béthune. Une grande famille de la Noblesse française apparentée aux comtes de Flandres, de Hainaut et de l’Artois. Autant vous dire que ce nouveau-né est plutôt bien tombé. Souhaitons la bienvenue à Conon de Béthune qui s’apprête à vivre une vie aussi passionnante qu’improbable.

Il n’y à pas beaucoup de traces écrites sur la jeunesse de Conon. On sait qu’il reçoit des leçons poétiques d’un de ses parents, Hugues d’Oisy – châtelain de Cambrai – qui l’initie à l’art de la chanson courtoise, très à la mode à cette époque. D’Oisy était l’un des premiers représentants de cette poésie lyrique en Artois, aimée et cultivée surtout par les seigneurs féodaux, dont la Maison de Béthune.

Quittons l’Artois maintenant et baladons-nous – discrètement – dans les couloirs du château de Bapaume. On fête le mariage entre Philippe II et Isabelle de Hainaut  célébré plus tôt dans l'église de l'abbaye Saint-Nicolas d’Arrouaise près de Bapaume. Le lieu du mariage est tenu secret car la mère de Philippe II (Alice de Champagne), ses frères et tout le pParti champenois étaient contre cette alliance. C’est pour cette raison qu’il fallait un endroit en dehors des terres champenoises. Par ailleurs, le père d’Isabelle, Baudouin V de Hainaut lui apporte l'Artois en dot qui renforce un peu la position du jeune roi face aux maisons de Flandre et de Champagne. Continuons à nous faufiler parmi la foule qui festoie. Les murs sont couverts de tapisseries et de pièces de soie superbes. Par la fenêtre on aperçoit les damoiseaux se livrer à des joutes tandis qu’un peu plus loin, les chevaliers prennent les dames par la main pour entrer dans la danse. Soudain, nous en entendons dans une salle des rires… Approchons-nous un peu et observons. On voit la reine mère Alice de Champagne et le jeune roi Philippe II accompagné de quelques Champenois se moquer ouvertement d’un chanteur, elle trouve que ses vers ont un goût de « terroir ». Au fond de la pièce, on aperçoit une jeune femme qui ne se mêle pas aux brimades – du moins en apparence. Le chanteur quitte la salle, vexé, humilié et le regard perdu : c’est notre Conon de Béthune. La reine mère n’aime pas ses chansons où elle ne comprend absolument pas ce que dit notre Artésien. En effet, il avait la particularité de chanter en Artésien – un mélange de vieux français et de vieux patois – mais ce qui le vexe au plus profond de son cœur, c’est que cette jeune femme au fond de la pièce est celle qu’il aime, la meilleure qui soit née : Marie de Champagne. Le pauvre Conon se vengera pas la suite dans ce poème :


MOUT ME SEMONT AMORS QUE JE M'ENVOISE.

Mout me semont Amors ke je m'envoise,
Quant je plus doi de chanter estre cois ;
Mais j'ai plus grant talent ke je me coise,
Por çou s'ai mis mon chanter en defois ;
Ke mon langaige ont blasmé li François
Et mes cançons, oiant les Champenois
Et la Contesse encoir, dont plus me poise.

La Roïne n'a pas fait ke cortoise,
Ki me reprist, ele et ses fieus, li Rois.
Encoir ne soit ma parole franchoise,
Si la puet on bien entendre en franchois ;
Ne chil ne sont bien apris ne cortois,
S'il m'ont repris se j'ai dit mos d'Artois,
Car je ne fui pas norris a Pontoise.

Dieus ! ke ferai ? Dirai li mon coraige ?
Li irai je dont s'amor demander ?
Oïl, par Dieu ! car tel sont li usaige
C'on n'i puet mais sans demant riens trover
Et se jo sui outraigeus del trover,
Se n'en doit pas ma Dame a moi irer,
Mais vers Amors, ki me font dire outraige.


Alors voilà, notre artésien est éperdument amoureux de la comtesse. Elle est l’objet de nombreux vers de la part de Conon. Il n’ose pas lui déclarer son amour mais la comtesse le devine. Pour lui prouver, elle impose à Conon d’aller se battre en Palestine pour “notre Seigneur”. Chose qu’il fera mais quel déchirement pour lui de quitter celle qu’il aime. Il écrit cette chanson avant de partir et on sent dans ces vers l’amour et le regret de partir :


Ahi! Amours, con dure departie
Hélas! Amour, comme il me sera dur

Me convenra faire pour le meillor 
de la quitter, la dame la meilleure

Qui onques fust amée ne servie! 
qui fût jamais servie et aimée!

Dieux me ramaint a li par sa douçour 
Que Dieu, dans sa bonté, m'accorde de la revoir

si voirement com j'en part a dolor ! 
tant il est vrai que j'ai, à la quitter, une immense douleur!

Las! Qu'ai je dit? Ja ne m'en part-je-mie 
Pauvre de moi! Qu'ai-je dit? Je ne la quitte pas vraiment

Se li cors va servir Nostre Seignor, 
Si le corps s'en va, pour servir le Seigneur,
 
Mes cuers remaint del tot en sa baille. 
le coeur demeure, tout en son pouvoir.


Il participa donc en 1190, à la troisième croisade avec Philippe-Auguste accompagné de son frère Baudouin. C’est à cette date que le fabuleux destin de notre artésien se met en marche. Le Conon que vous connaissez prendra une autre dimension…

Voici donc la fin de cette première partie.
Retrouvons-nous pour la 2ème partie de cette balade
qui traitera donc des croisades que mènera notre artésien
en cliquant ICI.



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