Conon de Bethune : le chevalier-poète (2/2)


Artois, Balade, bethune, croisade, guerre / mercredi, avril 25th, 2018

Retrouvons-nous donc pour cette deuxième partie où nous avons laissé un Conon fou amoureux de la Comtesse de Champagne et prêt à partir en croisade pour sa Dame… Cela dit, il en fallait peu pour pousser un Béthune à partir en guerre.

Celui qui déclarait "Si le corps va servir notre Seigneur, le cœur demeure en tout en son pouvoir" participera donc  à la 3ème croisade. Pendant la préparation du voyage, Conon apprend que sa bien-aimée, s’ést jouée de lui. Elle se mariera avec Baudouin VI de Hainaut, futur empereur de Constantinople. Face à cette trahison, notre artésien est particulièrement malheureux et laissera parler son talent dans la chanson Tant ai amé c'or me convient haïr.

Mélancolique et rempli d’amertume, il s’en prend ouvertement aux femmes et à l’amour. Une chanson qui fait un tel scandale qu’il se décide à réécrire une chanson pour expliquer son acte. Déçu par "l’infidélité" de "l’Abbesse qui s’offre à tous" , Conon nous fait comprendre que l’amour de Dieu, sans "orgueil ne faintise" l’emporta sur ses vieilles rancoeurs.

Baladons-nous maintenant à Vezelai un certain 4 juillet 1190 et rejoignons Conon, accompagné de Philippe Auguste et de son frère Baudouin se mettre en route pour Gênes. Toute la flotte française embarquera de ce port pour rejoindre Richard Cœur de Lion à Messine en Sicile. Ils y passeront l’hiver entier et malgré les demandes pressantes des croisés déjà engagés, les deux rois tardent à agir et repoussent leurs arrivées en terre sainte.

Philippe Auguste sera le premier à se décider et donna l’ordre d’embarquer le 30 mars. Toute la flotte débarque 3 semaines plus tard en Terre Sainte. Plusieurs ports sont repris mais pas l’arrière-pays de Jerusalem. Le roi ne peut pas laisser son royaume sans souverain indéfiniment et décide de rentrer en laissant dix milliers d’hommes sous le commandement du Duc Hugues III de Bourgogne – enfin officiellement. Il se dit aussi que le roi est malade, affaibli par une grosse fièvre et surtout, il est malade de jalousie à l’idée de laisser son épouse seule encore plus longtemps. Richard Cœur de Lion prend la nouvelle avec un malin plaisir et se dit que c’est tout à son avantage. Aucun chevalier ne contredira Philippe Auguste sauf un ! C’est bien entendu notre Conon de Bethune qui avec son énergie et ses vers chante afin d’exhorter les croisés français à rester combattre pour le seigneur.


Ah! gentis rois, quant Diex vous fist croiser,
Toute Egypte doutoit vostre renon,
Or perdés tout quant vos volés laissier
Jhérusalem entre en chativoisons
(…)
Rois, s’en tel point vos tétés à retour,
France dira, Champagne et tout gent
(…)

Le Romancero François – 1833 


Je ne sais pas vous, mais j’adore lire ce vieux Français. On se rend compte de l’évolution de notre langue et c’est super interessant.

Revenons à Conon qui, malgré ces belles paroles, n’a pas réussi à faire changer d’avis le roi. Tout ce beau petit monde embarque pour rentrer à la maison… il se voit obliger de le suivre.

En rentrant si tôt, notre trouvère artésien a vu juste. L’opinion publique est indignée. Les barons restés en France se souviennent des vers que Conon a chantés avant de partir afin de les sensibiliser sur l’importance de cette croisade :


Dieus est assis en son saint iretaige ;
Ore i parra con cil le secorront
Cui il jeta de la prison ombraje,
Quant il fu mis ens la crois ke Turc ont.
Honi soient tot chil ki remanront,
S'il n'ont poverte ou viellece ou malaige !
Et cil ki sain et jone et riche sont
Ne poevent pas demorer sans hontaige

Extrait de : Ahi ! Amors, com dure departie


Il n’est pas épargné et il est la cible parfaite de ces barons, qui pour se venger est accablée de toute part. Sa loyauté envers le seigneur et son courage sont mis en doute. Son Maistre Hugues d’Oisy y va également de ses vers assassins envers son cousin :


Maugré tous sains et maugré Dieu aussi,
Revient Quesnes, et mal soit-il vegnans,
Honis soit-il et ses prééchements,
Et honnis soit qui de lui ne fit fi !
Quant diex verra que ses besoins est grans,
Il li faudra, quai il li a failli

et de continuer avec un cinglant :
Ne chantés mais, Quesnes, je vous en pri.


Extrait de Maugré tous sains et maugré Dieu aussi – Hugues d’Oisy


Conon, profondément touché par tous ces reproches, s’est retiré de la cour et s’est trouvé une vocation à se charger d’affaires administratives. Il est bien décidé à ne plus chanter pour personne et on ne trouvera plus aucune autre chanson à lui attribuer.

Mais son histoire est loin d’être terminé. Notre Artésien a rendez-vous avec son destin…

En 1198, le pape Innocent III appelle à une nouvelle croisade. Ignoré dans un premier temps, une armée croisée se met en place. L’objectif est de reprendre Jérusalem et Conon, décidé à se racheter du fiasco de la précédente croisade, offre son épée, son expérience, son charisme et sa diplomatie. Il sait qu’il aura un rôle de première importance à jouer. Avant de partir, il fixe la dot de chacune de ses filles et affranchit les hommes de la seigneurie de Bergues, ainsi que celles de Ruilly et de Chamecy.

Personne n’aurait pu prédire que cette croisade serait un vrai succès. Retenus pendant plus d’un an à Venise à cause d’un droit de passage jugé trop faible par le doge de Venise, Dandolo. Il réclamait 85000 ducats d’argent. L’armée croisée ne pouvait en fournir à peine 51 000. C’est alors que Conon, dont le talent d’orateur n’est plus à prouver, réussi le tour de force de trouver un arrangement avec Dandolo : Il accepte finalement de reporter la dette si les croisés reprennent le port de Zara, une ancienne possession vénitienne tombée dans les mains du roi de Hongrie. (de nos jours, Zadar en Croatie).

La route pour Jérusalem est encore détournée. Le fils d’Isaac, empereur de Constantinople, détrôné par son frère Alexis, demande aux croisés – en échange d’une énorme récompense – de l’aider à reprendre le pouvoir et de libérer son vieux père emprisonné.

C’était une belle armée de croisée avec des barons, de nobles poètes et de courageux chevaliers. D’abord hésitants, les croisés acceptent. L’occasion est trop belle d’unir les chrétiens et de s’enrichir par la même occasion.

Au printemps 1203, l’armée se présente devant Constantinople. Conon est chargé de répondre aux revendications du vieil empereur Alexis qui exige que les croisés quittent ses terres. Il finira par :

"Et gardés que por ce message
ne revenés plus sé ce n est
por otroier ce que vos avés."

Qu’on peut traduire par : et gardez ce message, ne revenez pas si ce n’est que pour donner ce que vous avez.

Il fallait comprendre : Quittez Constantinople ou nous la prendrons de force ! Et c’est ce que les croisés feront. Ils finiront par prendre la ville de force et place donc, le jeune Alexis IV sur le trône avec son vieux père.

Ne tenant pas ses promesses, Conon est encore une fois mis à contribution pour admonester le jeune Empereur avec ce mémorable discours :
"Sache qu’ils te rappellent ce qu’ils ont fait pour toi, comme chacun sait et comme il est manifeste. Vous leur avez juré, ton père et toi, de tenir les traités dont ils ont les chartes scellées. Vous n’avez pas fait comme vous deviez faire. Ils vous ont sommé maintes fois et nous vous sommons encore de leur part, en présence de tous vos barons, de satisfaire aux articles arrêtés entre vous et eux. Si vous le faites, tout sera bien ; si vous refusez, sachez que dorénavant ils ne vous tiennent ni pour seigneur ni pour ami, mais vous pourchasseront tant qu’ils pourront. Et bien vous mandent-ils que ni à vous ni à quelque autre ils ne voudraient faire mal avant d’avoir porté le défi, car ce serait trahison, et telle n’est pas la coutume de leur pays. Vous avez donc entendu ce que nous avons dit ; sur quoi vous prendrez telle résolution qu’il vous plaira."

Rien n’y fera, la ville est prise une seconde fois et Baudouin de Flandre, y sera nommé empereur. Son épouse – Marie de Champagne – est venue le rejoindre mais tombe malade en route et meurt d’épuisement.

Personne ne doute un seul instant que Conon était un formidable orateur, un négociateur hors pair mais aussi, un courageux chevalier. Il prit part au combat aux deux sièges de Constantinople. Notre artésien est en état de grâce. Considéré comme l’un des principaux artisans du succès de cette 4ème croisade, le nouvel empereur élu le désigne comme le gouverneur de la cité en son absence… et quand on pense que ces deux-là, ont aimé la même femme.

Il est partout où on a besoin de lui. En Romanie pour retenir son frère guillaume, il commande le deuxième corps ou il se bat à Andrinople sous la régence d’Henri après la mort de son frère Baudouin. On le voit aussi en Thrace, aider le chevalier Renier de Trit, assiégé dans sa ville de Stéminac ainsi qu’au siège de Didymotique surveiller la construction des machines. Également en Macédoine et en Asie-Mineure. Il était devenu le conseil indispensable à l’Empereur. On pense qu’il voulait laver l’affront que tous les barons lui avaient fait lors du retour de la 3ème croisade et surtout, prouver à son Maistre, Hugues d’Oisy son courage et sa loyauté au Seigneur…

Quatrieme croisade : "La bataille d'Andrinople" ©DeAgostini/Leemage

Nous sommes maintenant en 1213 et il est nommé Seigneur d’Andrinople où il peut enfin se reposer un peu. Trois ans plus tard, les barons se réunissent pour le nommer régent de l’empire et il gouverna même seul quelques années et préserva l’empire latin. Il réussit à contenir Théodore d’Épire mais aussi à Lascaris qui réunissait des troupes reconquérir le trône de ses ancêtres.

Notre artésien s’éteint probablement avant 1224, puisque le poète Philippe Mouskes cite le vieux Quenes en ces termes :

La terre fu pis en cest an,
Quar li vieus Quenes estoit mors.

On sait qu'il aura eu deux fils : Conon II de Béthune dit "Conon le Jeune" et Baudouin de Béthune, roi d’Andrinople ainsi que deux filles, Ricalde et Aélis. Par contre, rien n'est dit sur sa femme.

Il est vrai que Conon a passé une grosse partie de sa vie hors de l'Artois, il est quand même né en Artois et descendant d'une grande famille artésienne. Il  était fier de son langage d'Artois. C'est aussi l'incroyable destin d’un artésien à la vie aussi extraordinaire que méconnue dans notre Artois. Tombé dans l’oubli, je n'ai pas réussi à trouver de gravure représentant Conon.

J’espère que cette balade vous a plu et qu’elle vous aura fait découvrir un personnage hors du commun, doté d’une grande ténacité et d’un courage à toute épreuve.

Pour lire ou relire la 1ère partie, c'est ICI !

Qu'avez-vous pensé de ces 2 parties sur Conon ? Connaissiez-vous Conon ? J'attends vos retours avec impatience…

Source : Le Romancero François 1833 ; Les chansons de Conon de Béthune / éd. par Axel Wallensköld ; Journal Le Gaulois du samedi 11 mars 1922.

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