Conon de Béthune est comme notre Atrébate Commios. Un héros oublié de l’histoire de l’Artois. Laissez-moi vous raconter l’histoire de notre Artésien du jour. Chevalier, poète, trouvère et compositeur, il participe notamment aux croisades, il se bat à Jérusalem ou encore à Constantinople. Préparez-vous pour une balade qui s’annonce palpitante.

La naissance de Conon de Béthune

Au 12ème siècle, l’Artois connaît l’une des périodes les plus fastes de son histoire. Vers 1150, Adélaïde de Saint-Pol, épouse de Robert V de Béthune dit «Le Roux» donne naissance à leur 5ème enfant. Souhaitons la bienvenue à Conon de Béthune qui s’apprête à vivre une vie aussi passionnante qu’improbable.

Robert V, seigneur de Béthune, de Richebourg, de Warneton et de Choques est un descendant de la Maison de Béthune. Une grande famille de la Noblesse française apparentée aux comtes de Flandre, de Hainaut et de l’Artois.

Il existe peu de traces écrites sur la jeunesse de Conon. On sait qu’il reçoit des leçons poétiques d’un de ses parents, Hugues d’Oisy – châtelain de Cambrai – qui l’initie à l’art de la chanson courtoise, très à la mode à cette époque. D’Oisy était l’un des premiers représentants de cette poésie lyrique en Artois, aimée et cultivée surtout par les seigneurs féodaux, dont la Maison de Béthune.

Quand Philippe Auguste reçoit l’Artois

Quittons l’Artois un moment pour nous balader – discrètement – dans les couloirs du château de Bapaume. On célèbre le mariage de Philippe Auguste et d’Isabelle de Hainaut, fille de Baudouin V qui apporte au Roi de France, l’Artois et renforce un peu sa position face aux maisons de Flandre et de Champagne.

Continuons à nous faufiler parmi la foule qui festoie. Le lieu est superbe, les murs sont couverts de tapisseries et de pièces de soie magnifiques. Par la fenêtre on aperçoit les damoiseaux se livrer à des joutes tandis qu’un peu plus loin, les chevaliers prennent les dames par la main pour les emmener danser. 

Vous entendez ces rires ? Approchons-nous un peu et observons. On voit la reine-mère, Alice de Champagne accompagné de quelques Champenois se moquer ouvertement d’un chanteur. Elle trouve que ses vers ont un goût désagréable de « terroir ». Elle ne comprend absolument pas ce qu’il dit. Ce chanteur, c’est notre Conon de Béthune. Fier de ses origines, il chantait en Artésien :un mélange de vieux français et de vieux patois.

Au fond de la pièce, une jeune femme assiste à ce pugilat. Conon quitte la salle, vexé, humilié et le regard perdu. Ce qui le vexe au plus profond de son cœur, c’est l’attitude cette jeune femme au fond de la pièce. Elle est restée là, impassible et pourtant, c’est celle dont il est éperdument amoureux. Elle, c’est Marie de Champagne, la meilleure qui soit née pour notre pauvre Conon. Il se venge alors ce poème acerbe :

Mout me semont amors que je m'envoise :

Mout me semont Amors ke je m’envoise,
Quant je plus doi de chanter estre cois ;
Mais j’ai plus grant talent ke je me coise,

Por çou s’ai mis mon chanter en defois ;
Ke mon langaige ont blasmé li François
Et mes cançons, oiant les Champenois
Et la Contesse encoir, dont plus me poise.

La Roïne n’a pas fait ke cortoise,
Ki me reprist, ele et ses fieus, li Rois.
Encoir ne soit ma parole franchoise,
Si la puet on bien entendre en franchois ;
Ne chil ne sont bien apris ne cortois,
S’il m’ont repris se j’ai dit mos d’Artois,
Car je ne fui pas norris a Pontoise.

Dieus ! ke ferai ? Dirai li mon coraige ?
Li irai je dont s’amor demander ?
Oïl, par Dieu ! car tel sont li usaige
C’on n’i puet mais sans demant riens trover
Et se jo sui outraigeus del trover,
Se n’en doit pas ma Dame a moi irer,
Mais vers Amors, ki me font dire outraige.

Gravure d'un trouvère
Illustration d'un trouvère

Conon de Béthune part en croisade

Notre Artésien est éperdument amoureux de la comtesse. Elle reçoit de nombreux poèmes de la part de Conon. Il n’ose pas lui déclarer son amour, mais la comtesse n’est pas dupe. Pour lui prouver son amour, elle demande à Conon d’aller se battre en Palestine pour “notre Seigneur”. Chose qu’il fera, mais quel déchirement pour lui de quitter celle qu’il aime. Il écrit cette chanson avant de partir et on sent dans ces vers l’amour et le regret de partir :

Ahi! Amours, con dure departie
Hélas! Amour, comme il me sera dur
Me convenra faire pour le meillor 
de la quitter, la dame la meilleure
Qui onques fust amée ne servie! 
qui fût jamais servie et aimée!
Dieux me ramaint a li par sa douçour 
Que Dieu, dans sa bonté, m’accorde de la revoir
si voirement com j’en part a dolor ! 
tant il est vrai que j’ai, à la quitter, une immense douleur!
Las! Qu’ai je dit? Ja ne m’en part-je-mie 
Pauvre de moi! Qu’ai-je dit? Je ne la quitte pas vraiment
Se li cors va servir Nostre Seignor, 
Si le corps s’en va, pour servir le Seigneur,
 Mes cuers remaint del tot en sa baille. 
Le coeur demeure, tout en son pouvoir.

Conon de Béthune, malade d’amour

Pendant la préparation de cette croisade, Conon apprend que la Comtesse s’est jouée de lui. Elle épouse Baudouin VI de Hainaut. Face à cette trahison, notre Artésien est particulièrement malheureux et laissera parler son talent dans la chanson Tant ai amé c’or me convient haïr.

Mélancolique et rempli d’amertume, il s’en prend ouvertement aux femmes et à l’amour. Une chanson qui fait un tel scandale qu’il se décide à réécrire une chanson pour expliquer son acte. Déçu par « l’infidélité » de « l’Abbesse qui s’offre à tous » , Conon nous fait comprendre que l’amour de Dieu sans « orgueil ne faintise » l’emporta sur ses vieilles rancoeurs.

Le départ pour la croisade

En 1189, le Conon de Béthune fou amoureux que vous connaissez prendra une toute autre dimension. Il part pour la 3ème croisade accompagné des rois Philippe Auguste, Richard Cœur de Lion et Frédéric 1er.

Toute la flotte française est bloquée à Gênes. Ils y passeront l’hiver entier et malgré les demandes pressantes des croisés déjà engagés, les deux rois tardent à agir et repoussent leurs arrivées en terre sainte.

Philippe Auguste sera le premier à se décider et le 30 mars, il donne l’ordre de partir. Toute la flotte débarque 3 semaines plus tard en Terre Sainte. Plusieurs ports sont repris, mais pas l’arrière-pays de Jérusalem. La bataille dure et Philippe Auguste ne peut pas laisser son royaume sans souverain indéfiniment. Il décide de rentrer en laissant dix milliers d’hommes sous le commandement du Duc Hugues III de Bourgogne – enfin officiellement. 

Gravure d'un chevalier
Un chevalier trouvère

Philippe Auguste rentre en France

La rumeur court que le Roi est malade, affaibli par une grosse fièvre et surtout malade de jalousie à l’idée de laisser son épouse seule encore plus longtemps. Richard Cœur de Lion prend la nouvelle avec un malin plaisir et se dit que c’est tout à son avantage. Aucun chevalier ne contredira Philippe Auguste sauf un ! C’est bien entendu notre Conon de Béthune qui avec son énergie et ses vers chante afin d’exhorter les croisés français à rester combattre pour le seigneur.

Ah ! gentis rois, quant Diex vous fist croiser,
Toute Égypte doutoit vostre renon,
Or perdés tout quant vos volés laissier
Jhérusalem entre en chativoisons
(…)
Rois, s’en tel point vos tétés à retour,
France dira, Champagne et tout gent
(…)

Le Romancero François – 1833 

Peinture de Philippe-Auguste
Saint-Jean d'Acre remise à Philippe-Auguste et à Richard Coeur-de-Lion, le 13 juillet 1191 Blondel Merry Joseph (1781-1853)

Conon de Béthune conspué

Revenons à Conon qui, malgré ses quelques vers, n’a pas réussi à faire changer d’avis le roi. Tout ce beau petit monde embarque pour rentrer à la maison… et Conon de Béthune se voit obligé de se soumettre à l’avis du Roi.

En rentrant si tôt, notre trouvère artésien a vu juste. L’opinion publique est indignée. Les barons restés en France se souviennent des vers de Conon a chantés avant de partir afin de les sensibiliser sur l’importance de cette croisade :

Dieus est assis en son saint iretaige ;
Ore i parra con cil le secorront
Cui il jeta de la prison ombraje,
Quant il fu mis ens la crois ke Turc ont.
Honi soient tot chil ki remanront,
S’il n’ont poverte ou viellece ou malaige !
Et cil ki sain et jone et riche sont
Ne poevent pas demorer sans hontaige

Extrait de : Ahi ! Amors, com dure departie

Il n’est pas épargné et il est la cible parfaite de ces barons. Ils mettent en doute sa loyauté envers le seigneur et son courage. Son Maistre Hugues d’Oisy y va également de ses vers assassins envers son cousin :

Maugré tous sains et maugré Dieu aussi,
Revient Quesnes, et mal soit-il vegnans,
Honis soit-il et ses prééchements,
Et honnis soit qui de lui ne fit fi !
Quant diex verra que ses besoins est grans,
Il li faudra, quai il li a failli
et de continuer avec un cinglant :
Ne chantés mais, Quesnes, je vous en pri.

Extrait de Maugré tous sains et maugré Dieu aussi – Hugues d’Oisy

L’autre vie de Conon de Béthune

Conon est profondément touché par tous ces reproches. Il se retir de la cour et se trouve une vocation plus administrative. Il décide de ne plus chanter pour personne et on ne trouvera plus aucune autre chanson à lui attribuer. Mais son histoire est loin d’être terminée. Notre Artésien a rendez-vous avec son destin…

En 1198, le pape Innocent III appelle à une nouvelle croisade. L’objectif est de reprendre Jérusalem et Conon, décidé à se racheter du fiasco de la précédente croisade, offre son épée, son expérience, son charisme et sa diplomatie. Il sait qu’il aura un rôle de première importance à jouer. Personne n’aurait pu prédire que cette croisade serait un vrai succès. L’armée des croisés est retenue pendant plus d’un an à Venise à cause d’un droit de passage jugé trop faible par le doge de Venise. Il réclamait 85000 ducats d’argent alors que l’armée croisée ne pouvait en fournir à peine 51 000. C’est alors que Conon, dont le talent d’orateur n’est plus à prouver, réussit le tour de force de trouver un arrangement : il accepte finalement de reporter la dette si les croisés reprennent le port de Zara, une ancienne possession vénitienne tombée dans les mains du roi de Hongrie. (de nos jours, Zadar en Croatie).

La route pour Jérusalem est encore détournée. Le fils d’Isaac, empereur de Constantinople, détrôné par son frère Alexis, demande aux croisés – en échange d’une énorme récompense – de l’aider à reprendre le pouvoir et de libérer son vieux père emprisonné.

L’occasion est trop belle d’unir les chrétiens et de s’enrichir au passage. Au printemps 1203, l’armée se présente devant Constantinople. Conon est chargé de répondre aux revendications du vieil empereur Alexis qui exige que les croisés quittent ses terres. Il finira par :

Et gardés que por ce message ne revenés plus sé ce n’est por otroier ce que vos avés.

Illustration de La Bataille de Constantinople
La Bataille de Constantinople

Les vers de Conon de Béthune comme une arme

Qu’on peut traduire ainsi : et gardez ce message, ne revenez pas si ce n’est que pour donner ce que vous avez. 

Il fallait comprendre : quittez Constantinople ou nous la prendrons de force ! Et c’est ce que les croisés feront. Ils finiront par prendre la ville de force et place donc, le jeune Alexis IV sur le trône avec son vieux père.

Alexis IV ne compte pas tenir ses promesses. Alors, Conon est encore une fois mis à contribution pour admonester le jeune Empereur avec ce mémorable discours :

« Sache qu’ils te rappellent ce qu’ils ont fait pour toi, comme chacun sait et comme il est manifeste. Vous leur avez juré, ton père et toi, de tenir les traités dont ils ont les chartes scellées. Vous n’avez pas fait comme vous deviez faire. Ils vous ont sommé maintes fois et nous vous sommons encore de leur part, en présence de tous vos barons, de satisfaire aux articles arrêtés entre vous et eux. Si vous le faites, tout sera bien ; si vous refusez, sachez que dorénavant ils ne vous tiennent ni pour seigneur ni pour ami, mais vous pourchasseront tant qu’ils pourront. Et bien vous mandent-ils que ni à vous ni à quelque autre ils ne veuillent faire mal avant d’avoir porté le défi, car ce serait trahison, et telle n’est pas la coutume de leur pays. Vous avez donc entendu ce que nous avons dit ; sur quoi vous prendrez telle résolution qu’il vous plaira. »

Rien n’y fera, la ville est prise une seconde fois et Baudouin de Flandre, y sera nommé empereur. Son épouse – Marie de Champagne – est venue le rejoindre, mais tombe malade en route et meurt d’épuisement.

Illustration de la 4ème croisade

Conon de Béthune, gouverneur de Constantinople...

Personne ne doute un seul instant que Conon était un formidable orateur, un négociateur hors pair, mais aussi, un courageux chevalier. Il prit part au combat aux deux sièges de Constantinople. Notre Artésien est en état de grâce. Considéré comme l’un des principaux artisans du succès de cette 4ème croisade, le nouvel empereur élu le désigne comme Gouverneur de la cité en son absence… et quand on pense que ces deux-là ont aimé la même femme.

Il est partout où on a besoin de lui. En Roumanie, pour soutenir son frère guillaume, il commande le deuxième corps ou il se bat à Andrinople sous la régence d’Henri après la mort de son frère Baudouin. On le voit aussi en Thrace, aider le chevalier Renier de Trit assiégé dans sa ville de Stéminac ainsi qu’au siège de Didymotique surveiller la construction des machines. Mais également en Macédoine et en Asie-Mineure. Il est devenu LE conseiller indispensable à l’Empereur. On pense qu’il voulait laver l’affront que tous les barons lui avaient fait lors du retour de la 3ème croisade et surtout, prouver à son Maistre, Hugues d’Oisy son courage et sa loyauté au Seigneur…

Illustration de la Bataille d'Andrinople
La Bataille d'Andrinople

... puis Seigneur d'Andrinople

En1213 et il est nommé Seigneur d’Andrinople en Grèce où il peut enfin se reposer un peu. Trois ans plus tard, les barons se réunissent et le nomme régent de l’empire et il gouverna même seul quelques années pour préserver l’empire latin. Il réussit à contenir Théodore d’Épire, mais aussi Lascaris qui réunissait des troupes pour reconquérir le trône de ses ancêtres.

Conon de Béthune s’éteint probablement avant 1224, puisque le poète Philippe Mouskes cite le vieux Conon en ces termes :

La terre fu pis en cest an,
Quar li vieus Quenes estoit mors.

On sait qu’il aura eu deux fils : Conon II de Béthune dit « Conon le Jeune » et Baudouin de Béthune, roi d’Andrinople ainsi que deux filles, Ricalde et Aélis. Par contre, rien n’est dit sur sa femme. Un document diplomatique, « le traité de Sapienza » qui concerne le partage de la Grèce entre Venise et les Francs cite un certain « Cane de Bononia » : s’agirait-il de notre Conon de Béthune ? Il aurait remplacé « de Béthune », par celui de « Bononia » en référence à Bonoditsa, une ville grecque. Conon de Béthune a passé une grosse partie de sa vie hors des terres de l’Artois. Descendant d’une grande famille artésienne, il était fier de son langage d’Artois. C’est l’incroyable destin de cet Artésien à la vie aussi extraordinaire que méconnue que je voulais vous raconter. Tombé dans l’oubli, je n’ai pas réussi à trouver de gravure représentant Conon de Béthune.

Photo du sceau de Conon
Sceau de Conon de Béthune

Sources

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