Bruay-la-Polonaise


Artois, Balade, mineurs / samedi, septembre 28th, 2019

Pour la première balade de la rentrée, je vous propose de partir en 1919, le jour de la signature de la convention entre la France et la Pologne qui marque le lancement d’un recrutement collectif d’ouvriers polonais en direction des mines, de l’industrie et des campagnes françaises.

Ces dernières semaines, on a tous vu fleurir ici et là des événements au stade couvert de Liévin ou au Louvre-Lens avec l’exposition : Pologne 1840 – 1918 / Peindre l’âme d’une nation » ou encore la pièce de théâtre : Stanis le polak, on ne fait que fêter l’immigration polonaise.

Les Polonais ont marqué à jamais notre patrimoine, notre histoire, nos traditions ou encore nos goûters avec le Placek ou le Babka. Et puis, il faut dire que la majorité d’entre nous a – de près ou de loin – un Polonais dans son entourage.

Avec cette balade, je vais tenter de vous raconter un bout de vie de ces polonais qui un jour, ont traversé une partie de l’Europe d’après-guerre pour trouver une vie meilleure en France. Dobra Jazda !

Bruay-la-Polonaise - A group of people sitting at a train station - National Museum of History of Immigration
Arrivée d'immigrants polonais en gare d'Oignies (Pas-de-Calais) pour travailler dans les mines d'Ostricourt, vers 1920 © Albert Harlingue/Roger-Viollet

Tout commence après l’armistice de 1918. Le gouvernement ne veut pas perdre de temps : la France doit redevenir la puissance qu’elle était avant la guerre. Seulement, la main d’œuvre est rare car la guerre a tué plus d’un million et demi de personnes.

C’est alors que le 3 septembre 1919 à Varsovie, la France et la Pologne signe un accord qui permet aux Polonais de venir travailler en France. Et c’est le 14 décembre 1919 qu’a lieu le premier convoi des Polonais vers la france.

De Poznan à notre bassin minier, voyons comment les polonais arrivent en France

Pour commencer, toute entreprise qui a besoin de travailleurs doit en faire la demande à la SNIAI (Société Nationale d’Immigration Agricole et Industrielle). Cette société transmet les demandes à leurs agences basées à Varsovie ou Poznan. Ces agences traitent directement avec les ouvriers et leur fait signer un contrat. L’inconvénient ici, c’est que même mariés, les travailleurs voyagent en général sans leur famille. Ils seront réunis une fois le mari, bien acclimaté à la France. 

Souvent, c’est en train que le voyage s’effectue et c’est à Toul qu’ils arrivent. Direction les bâtiments de contrôle du ministère du travail. Le séjour y est très court : le temps d’appliquer les prescriptions d’hygiènes et de faire les vaccins. Ensuite, direction leur lieu de travail. Quelques-uns vers Metz ou Hayange, d’autres dans les régions agricoles de Normandie ou du Sud-Ouest, mais le plus grand nombre d’entre eux prennent tous la direction du bassin Minier du Nord et du Pas-de-Calais.

En 1925, on compte 50 000 mineurs polonais sur les 60 000 en France. Avec leur famille, qui viendra les rejoindre plus tard, cela peut représenter près de 250 000 Polonais ! Souvent, les mineurs polonais qui peuplent les corons de Lens, de Courrières ou ceux de Bruay-en-Artois, viennent de Westphalie, les mines de charbon de la Ruhr allemande.

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Bruay-la-Polonaise

Alors justement, partons à Bruay-en Artois nous promener un peu dans les rues. La cité a bien changé depuis l’armistice : les corons sont reconstruits, les carreaux de mines sont réparés, les chevalements tournent à plein régime et notre bon vieux patois est absorbé par le « polak ». Dans les rues, les corons français historiques sont toujours là mais les corons polonais prennent de plus en plus d’ampleur. Vers Houdain, la cité 32 est presque transformée en un petit village polonais.

Les enseignes de magasins sont presque toutes incompréhensibles. Ici, à Bruay-en-Artois en 1925, on compte entre 16 et 18 000 sur les 40 000  habitants de la ville. Autant dire qu’il est normal que toute la ville ai connue un bouleversement social, religieux, culturel et gastronomique. On dénombre 10 épiciers-bouchers, 6 ou 7 tailleurs, 5 cafetiers, 20 coiffeurs ou encore 20 cordonniers.

Inutile de vous dire que cet afflux de commerçants étrangers a créé quelques tensions au sein de la cité. Pour se défendre un peu, les commerçants français ont engagés les filles d’ouvriers polonais. Ainsi, ils ont demandés de traduire certaines affiches pour attirer les Polonais chez eux : « Grand choix de vélos et de machines à coudre (Facilités de paiement) » devient « Wielki wybor rowzeow i maszyn do szycia (ulatwienie w oplacaniu) ». Les épiciers français se sont mis à vendre des produits polonais comme la kasza, la farine de blé noir par exemple.  

Façade d’une boucherie épicerie polonaise.
Kazimir Zgorecki. Façade d’une boucherie épicerie polonaise. Années 1930 © Musée nationale de l'histoire et des cultures de l'immigration, CNHI.

Les polonais et la religion

D’après la convention signée entre la France et la Pologne en 1919, la France s’est engagée à construire des lieux de culte pour les Polonais. Et à raison, car le lieu qui attire le plus de Polonais, c’est justement l‘église. Bruay-en-Artois n’est pas seulement la ville où il y a le plus de polonais mais c’est aussi une place-forte de leur organisation religieuse. Ils sont de très bons pratiquants. Si bien depuis 1921, il existe la mission polonaise en France qui est en charge de veiller sur les interêts spirituels de la Pologne. 

Au total, 36 prêtres circulent dans tout le pays partout où il y a une communauté polonaise. Dans le Nord-Pas-de-Calais, ils sont 15 à visiter les villes et villages de notre région. 

En attendant la construction d’une chapelle polonaise à Bruay (la chapelle du Sacré-Cœur en 1930), ainsi que deux autres chapelles à la cité n° 5 et à la cité n° 30, plus une autre église à Houdain, la chapelle Sainte-Barbe sert de lieu de culte à la Mission catholique polonaise œuvrant dans la région.

En 1925, le prête de Bruay est Mgr Helenowski. C’est un homme très dévoué qui chaque samedi, reçoit 1000 confessions et le dimanche, distribue 1000 communions. Il prononce aussi deux sermons en polonais à la chapelle des Mines et à l’église Saint-Joseph. 

Tous les jours, il est sur la route avec sa motocyclette. Il est très écouté et garde un œil très avisé sur la vie de ses concitoyens. Tous les dimanches après-midi, il trouve le temps d’assister aux réunions publiques. Il surveille aussi de très près les commerces et si un marchand polonais a le malheur d’augmenter ses tarifs et s’obstine malgré les avertissements de Mgr Helenowski, il n’hésite pas à conseiller vivement d’aller chez le marchand français… Et il est vivement écouté. 

Bruay-la-Polonaise - A vintage photo of a railroad track - Rail transport
La Chapelle et l'hôpital Sainte-Barbe construite en attendant la construction de la chapelle Sacré-Cœur

Le jour du marché

Comme vous le savez probablement, le temps de travail des mineurs est réparti en 3 x 8 heures. De ce fait, la population est répartie ainsi : ceux qui travaillent, ceux qui dorment et ceux qui se promènent. On peut facilement dire que pendant le jour du marché, ce n’est pas moins de 13 000 personnes qui sont susceptibles de venir faire leurs provisions. 

Voilà pourquoi ce jour-là, Bruay a des airs d’une grande ville : les rues sont bondées, les commerces sont pleins à craquer, ça parle d’un côté et ça ri aux éclats de l’autre. Il faut se frayer un passage entre les enfants qui jouent et la multitude d’étalage qui déborde sur les trottoirs entre les pantoufles, chaussures, peignoirs, poêles, marmottes ou autres casseroles. La rue ne suffit plus si bien que beaucoup de colporteurs se donnent rendez-vous sur un terre-plein situé un peu plus bas dans la ville. 

Ce jour-là, c’est véritablement une ville cosmopolite : polonais, Belges, Serbes, tchécoslovaques, Westphaliens se mélangent donc aux Artésiens. Globalement, la cohabitation se passe bien. Il y a bien eu quelques incidents parfois, mais à lire les journalistes d’époque : « Tout ira bien si le travail ne manque pas. On veut bien accepter chez soi des étranger (…) mais on n’admet pas qu’ils viennent vous retirer le pain de la bouche »

Bruay-la-Polonaise-

La boxe à Bruay

Le Bassin Minier a vu naître un grand nombre de boxeurs connus pour être durs et courageux. En 1924, M. Alfred Elby, directeur général des Mines de Bruay fonde le C.A. Bruaysien : le Club Athlétique Bruaysien et c’est l’ancienne Lampisterie qui fait office de salle d’entraînement.

Ici, les boxeurs s’entraînent sérieusement. Il faut dire que le club a mis en place un système de primes qui récompensent les boxeurs les plus assidus et les plus ponctuels. Et cela fonctionne : le C.A.B. compte dans ses rangs plusieurs très très bon boxeur et naturellement, parmi eux des Polonais. Il y a un poids mouche qui monte, c’est Warzeka. Un très bon boxeur, rapide et qui compte – du haut de ses 17 ans – de nombreuses et prestigieuses victoires. Mais le C.A.B peut aussi compter sur Krystoforski et surtout les frères Jablonsky,

Et pourtant, ce n’était pas si facile d’être mineur et boxeur. Il fallait faire ses 8 h au fond à forer le charbon au marteau-pneumatique et finir sa journée à enchaîner les coups et les uppercuts dans des sacs de sables. Il n’est pas certain que les grands boxeurs du moment puissent tenir le coup. 

C’est dans ces conditions difficiles que s’entraînent nos boxeurs. Ils ont parfois les bras lourds, les jambes pesantes, mais tous sont très humbles et de redoutables boxeurs.

Des boxeurs polonais Bruay

La musique

Robert Bré, un journaliste parisien, écrit avec justesse ces quelques lignes : « Noir pays du Nord, Boxeurs rudes et sympathiques, qui ignore l’art de plaire, on repart de chez vous en vous aimant davantage parce qu’on vous connaît mieux.  »

Les Polonais sont aussi musiciens. Il n’y a qu’à entendre les notes de tuba, de trompettes, ou des grosses caisses qui résonnent dans les corons. La musique fait partie intégrante du patrimoine des Polonais. C’est dans leurs gênes et ils ont eu la bonne idée de les emmener chez nous. Tout est prétexte à sortir un instrument. Un anniversaire, un baptême, une naissance, peu importe. Ils aiment la musique. Si bien qu’une multitude d’harmonie se créer dans le bassin minier et l’Artois afin de faire perdurer la tradition aux sons des « wiwat wesele » ou de polka endiablés. 

On ne peut pas nier que l’immigration polonaise a énormément influencé nos traditions, la cuisine, le sport ou encore l’art. Les Artésiens et les Polonais ont beaucoup de choses en commun : des gens forts, courageux, durs à l’ouvrage, humbles et ce sont toutes ces qualités qui font que ce mélange de culture, même cent ans plus tard, témoigne de l’importance qu’a eu ce fameux accord de 1919. 

Dziękujemy i do zobaczenia wkrótce na nowej przejażdżce!

À très bientôt pour une nouvelle balade !


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Pour aller plus loin...

  • http://ancienssaintcasimir.e-monsite.com/pages/trousse-de-survie/l-immigration-polonaise.html

  • https://www.investigaction.net/fr/1919-2019-cent-ans-de-presence-polonaise-en-france/ https://www.lavoixdunord.fr/632552/article/2019-09-03/sto-lat-il-y-cent-ans-les-polonais-arrivent-en-masse-dans-le-nord-et-le-pas-de
  • https://www.pasdecalais.fr/Actualites/Actualite-Culture/Centenaire-de-la-Convention-Franco-Polonaise-les-evenements-a-decouvrir

Ici, les filles de mineurs polonais ont la parole ! Voilà une fenêtre ouverte sur l’enfance, un voyage familier ou inconnu à travers la Polonia parmi les émotions… C’est un hommage rendu à la relation qui unissait les filles à leur papa mineur, à leur mère. ..

En vente dans toutes les librairies ou sur le site de l’éditeur : Edition NordAvril

Source : pas-de-calais.fr / Wikipedia / Gallica / retronews.fr (le Petit Parisien ; Le Réveil du Nord ; Match ; Le Journal)  / INA

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